10/02/2013

L’art du laisser-dire

Vous êtes vegan, (enfin c’est une façon de parler, si vous êtes vegan, vous êtes vegan, sinon, imaginez que vous l’êtes).

Vous êtes vegan, donc, vous êtes en désaccord avec l’idéologie sociale. Pour la société il est normal de tuer ou d’enfermer des animaux, si c’est pour les manger, voire pour se divertir, s’habiller, etc.

 

Pour vous, c’est contraire à l’éthique.

 

Vous ne pouvez pas prendre la parole à chaque fois que quelqu’un émet une idée dans ce sens. C’est impossible.

 

D’autre part, personne n’est insensible (contrairement à ce qu’affirment certains à leur propre sujet, mais j’y reviendrai) et personne n’aime tuer des animaux ou profiter du faut qu’ils soient tués, même si c’est loin de leurs yeux et de leurs oreilles. D’ailleurs, pour un grand nombre, ce n’est que grâce à cette distance (voulue et entretenue par la société) qu’ils peuvent endormir leur conscience et tolérer le massacre, et ainsi y participer malgré eux.

 

Lorsqu’on rappelle la cruelle réalité aux gens, lorsqu’on leur glisse des éléments  qui leur font comprendre qu’ils se nourrisent de la chair d’êtres sensibles qui ont eu une vie de souffrance achevée prématurément par une mort violente, ils sont forcément mal à l’aise. Ce mal-être prend une infinité de formes. Mais la plupart des gens ne cessent pas de manger de la viande pour autant, ce qui est parfaitement normal (moi-même il m’a fallu plusieurs mois).

Dans l’expérience de Milgram,des sujets obéissent à un scientifique (ou a une présentatrice tv dans sa variante, le jeu de la mort, je vous conseilel vivement le documentaire dispo sur le net), bref à une autorité, qui leur impose de faire quelque chose de désagréable pour eux: torturer un être humain.

Si beaucoup de personnes obéissent (je ne donne pas de chiffre ici car cela dépend des variantes, voir wikipedia, ou mieux, lire le livre « la zone extreme »), la plupart des obéissants utilisent des stratagèmes (inconscients) pour se libérer de la pression engendrée par leur situation (qui est, je pense, réellement éprouvante).  Parmi ces stratagèmes, certains consistent à nier la personne torturée, par exemple en parlant en même temps qu’elle, ce qui fait qu’elle ne devrait pas pouvoir entendre les questions et y répondre.

 

« La tension que ressent l’individu qui obéit est le signe de sa désapprobation à un ordre de l’autorité. L’individu fait tout pour baisser ce niveau de tension ; le plus radical serait la désobéissance, mais le fait qu’il ait accepté de se soumettre l’oblige à continuer à obéir. Il fait donc tout pour faire baisser cette tension, sans désobéir. Dans l’expérience de Milgram, des sujets émettent des ricanements, désapprouvent à haute voix les ordres de l’expérimentateur, évitent de regarder l’élève, l’aident en insistant sur la bonne réponse ou encore lorsque l’expérimentateur n’est pas là ils ne donnent pas la décharge convenable exigée. Toutes ces actions visent à faire baisser le niveau de tension. Lorsqu’il n’est plus possible de le faire diminuer avec ces subterfuges, le sujet désobéit purement et simplement. »

(Wikipedia)

 

Pourtant ils obéissent.

 

Les gens qui mangent de la viande ont ce type de systèmes de défenses. Il s’agit de nier les animaux mangés (ils n’ont pas de conscience, ils ne sentent pas la douleur… Plus caricaturel: quelqu’un de tout à fait intelligent par ailleurs m’a dit un jour que les vaches n’étaient que des steacks à pattes sans émotions ni perceptions d’aucune sorte!). Ou encore, le sujet est écarté par un « mais les animaux sont bien traités » (des gens, encore une fois intelligents par ailleurs, m’ont déjà dit ça en mangeant de la viande d’un restau U, alors qu’ils savaient pertinemment que c’était de la viande industrielle).

 

Bref je ne détaillerai pas ici ces stratagèmes de négation des animaux mangés, mais on pourrait en écrire des pages et des pages.

 

Il existe d’autres mécanismes de défense parmi les gens qui mangent de la viande et ne veulent pas changer. Il n’est pas évident de changer ses habitudes de vie mais surtout il n’est pas évident de se remettre en question d’autant plus qu’admettre que manger de la viande est moralement condamnable, c’est non seulement renoncer à tout ce qu’on a appris, à tout ce en quoi l’on croit, mais c’est admettre que l’on a vécu jusque là en faisant quelque chose de mal (étape difficile pour devenir végétarien). Lire à ce sujet Psycholohie du crime de l’exploitation animale, un texte avec quelques erreurs mais dont l’idée est globalement très pertinente. En plus d’accepter avoir mal agi il faut aussi accepter que toute la société se conduit mal, et ça c’est très difficile. C’est cette rupture sociale qui rend le végétarisme marginal.

 

Bref. Pour ne pas avoir à affronter cette rupture sociale, mais en même temps pour se décharger de sa culpabilités, certaines personnes entrent dans ce que j’appellerais la défense réthorique. Constatant que les végétariens ont un discours construit, ils vont  construire un discours opposé.

Leur argumentation sera presque toujours basée sur ces points:

 

1) Tradition:

On a toujours fait comme ça, c’est naturel, donc c’est impossible ou contre-nature de changer.

 

2) La santé

De toutes façons, il est impossible d’être végétarien, puisque la viande est indispensable. Cela rejoint l’argument 1 (pratique: on a toujours fait comme ça car on ne pouvait pas faire autrement et on ne peut toujours pas). Quand on leur objecte que les végétariens vivent plus longtemps avec moins de maladies, ils contestent la viabilité des sources citées, sans citer d’autres sources. Ils parlent aussi très souvent de la B12, comme si elle était une preuve que le régime végétalien est contre-nature (a ce sujet, lire « les animaux emballages« : les omnivores ont de la B12 car les animaux qu’ils mangent sont supplémentés en B12).

 

2) Une inquiétude soudaine pour la souffrance des plantes

Les plantes sont des êtres vivants. A partir de ce constat, manger des plantes ou des animaux, c’est pareil. Dans leur discours, il est plus pertinent de comparer une carotte à une vache qu’une vache à un homme. Cette dernière comparaison est souvent qualifiée d’extrêmiste.

 

3) Négation de sa propre sensibilité

Certains se justifient en prétendant qu’ils sont insensibles à la souffrance animale. Si c’était le cas, ils n’auraient sans doute pas besoin de se justifier de manger de la viande. Quand on sait que certains viennent sur des forums végétariens pour expliquer qu’ils mangent de la viande car ils ne se soucient pas des animaux…

 

Enfin, ces personnes parlent généralement d’environnement en réfutant les avantages d’un régime végétalien sur l’environnement grâce à des arguments spécieux de type « les vaches mangent de l’herbe donc il est faux de dire qu’on importe des céréales pour les nourrir ». (je suis actuellement au Brésil, pays ou la première cause de déforestation est la création de pâturages et de champs de soja pour nourrir le bétail, je dois dire que ces arguments ont du mal à passer quand je vois la beauté de la forêt que l’on détruit continuellement). En général ils ne prennent en compte qu’un seul aspect du problème écologique (utilisation de l’eau OU effet de serre OU utilisation des surfaces du sol OU pollution des sols, etc).

 

Fat important: ces gens ne se positionnent pas comme un végan les considèrerait, c’est à dire passifs et subissant les choix de leurs parents ou de la société. Même s’ils s’appuient sur des arguments de type « on a toujours fait comme ça », ils prétendent toujours avoir CHOISI leur mode de vie (ou plutôt avoir choisi de ne pas le changer après y avoir, soi-disant, murement réfléchi, pesé le pour et le contre etc). Ainsi, ils sont la voix de la pensée unique, ils prennent la parole pour défendre non seulement leur comportement individuel mais aussi celui de la société entière.

 

J’ai assez vite appris à ne plus répondre à ces gens.

Pourquoi?

Parce qu’on est pas dans le même débat. Je me fiche bien d’avoir raison ou pas, je participe à des discussions pour des causes un peu plus importantes que ça comme je l’ai dit en introduction. Je ne met plus mon égo sur la table lors d’une discussion sur internet. Or, ces gens veulent surtout avoir raison et prouver que les végétariens ont tort.

 

Il est très important de ne pas entrer dans ce genre de discussions, car quelqu’un qui souhaite avoir raison finira assez vite par ne plus être rationnel (si ce n’était pas déjà le cas au départ). Plus vous lui objecterez des arguments censés et logiques, simples et cohérents, plus il tissera des argumentations compliquées et tordues pour ne jamais avoir tort. Pire, plus vous lui montrerez qu’il a tort, plus il essaiera d’avoir raison. Car en effet, s’il s’entête à vouloir absolument avoir raison, plus il continue, plus il continue, c’est un processus d’engagement; et plus il continue, plus il se sentirait bête en admettant qu’il a tort.

 

D’abord, cela va être épuisant pour vous. Plus vous serez logique, rigoureux, plus votre interlocuteur dira n’importe quoi et s’embrouillera. Vous allez vous énerver face à tant de mauvaise foi, vous épuiser et perdre votre temps et votre énergie qui devraient être mieux employés.

 

De plus, plus vous lui montrerez qu’il a tort, plus il cherchera à prouver qu’il a raison, et il risque de se mettre à diaboliser et stigmatiser le végétarisme autant qu’il le peut. Et quand on est pas rationnel, on peut prouver n’importe quoi. Peut-être est-ce ainsi qu’on se retrouve avec un Robert Masson? (pour qui, je le rappelle, les jeunes végétaliens sont des déliquants juvéniles en colère contre leurs parents qui volent des objets pour les échanger contre des oeufs ou du saucisson).

 

Vous n’avez pas à prouver à ces gens qu’ils ont tort. Vous n’êtes pas là pour ça. Si vous êtes végétarien ou végan, vous êtes là pour défendre les animaux, prouver que vous avez raison est une perte de temps. D’abord parce que vous savez, vous, que vous avez raison, contrairement à l’omnivore défendant. Et ensuite parce que, de toutes façons, vous ne pourrez pas faire en sorte que tout le monde partage votre point de vue dans une société qui est en rupture avec votre idéologie, et ça, il faut vous y faire.

 

Vous ne pouvez pas vous mettre en colère à chaque fois que quelqu’un dit quelque chose comme « tuer n’est pas grave du moment que c’est pour manger ». Ce genre d’affirmation ne repose sur aucune vraie logique, mais il ne fait qu’exprimer la pensée unique et vous ne pourrez pas la changer en un jour. Le mieux est de faire en sorte que la personne qui dit ça se pose des questions sur la valeur de ce qu’elle dit, mais si vous sentez qu’elle rentre dans un débat destiné à prouver qu’elle a raison, inutile de perdre votre temps.

 

 

Si vous répondez à quelqu’un qui déclame le discours habituel, ce doit être uniquement s’il le fait en public, afin d’essayer de faire entendre une contradiction qui permettra aux gens qui liront de se faire une opinion le moins biaisée possible. Et encore, ne vous prenez pas la tête, et n’oubliez pas qu’être agressif vous fera passer pour le méchant, et que le méchant a toujours tort.

via : lesquestionscomposent.fr

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