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Un horrible miracle

Un témoignage de Stella, membre de l’AFFA, en cette période de confinement en avril 2020.

Source : https://femmesautistesfrancophones.com/2020/04/10/un-horrible-miracle/?fbclid=IwAR0FyCdpdfN0sDEacWGokCU4NRXUO83PBF7tFR1QKTqES5ettUiwXYXjDfE

« Je n’en pouvais plus. Sonneries de téléphone, réunions ou plutôt réunionite, avalanches de mails, bannette remplie de courriers, entretiens entrecoupés d’entrevues impromptues, d’urgences à traiter, encore un adjoint qui démissionne et un autre qui prend le relais avec autant de changements de pratiques managériales à la clef.

Bien entendu, la journée sans fin reprenait le lendemain. Cinq pauvres semaines de vacances par an soit quasiment onze mois sur douze à passer au travail. Que voulez-vous que je fasse de ces ridicules trente-cinq jours de congés ? J’étais au bout, mes réserves de survie amplement entamées. Presque six mois sans répit. L’un m’interpelle à l’improviste, l’autre m’attend pour une tâche qui ne m’incombe pas, tous comptent sur moi, persuadés que j’ai forcément la réponse à toutes les questions, à croire que je suis l’incarnation d’une encyclopédie.

Au bord du précipice, faisant semblant quotidiennement d’être comme tout le monde, un miracle se produisit. Il est arrivé à pas de loup pour mieux me délivrer. Ses effets liminaires étaient déjà salvateurs. Du jour au lendemain, plus personne n’avait le droit de se toucher. Une chaîne chevillée à mon corps éclatait. Invraisemblable ! Ce poids oppressant qui était devenu un boulet à mes pieds, celui que l’on nomme communément : contact physique, s’arrachait à moi. Plus d’embrassade avec les collègues où leurs effluves viennent côtoyer si intimement les miennes. Plus de poignée de mains intrusive de la part des chefs. Un agréable vent de liberté se profilait ; mon espace vital enfin respecté. L’air devenait respirable ; l’environnement autour de moi, un néant que plus personne n’osait pénétrer.

Les jours qui suivirent, la situation s’améliora de manière exponentielle. Le miracle semblait consister en une perte progressive de contact avec le monde extérieur. L’établissement devenait désert tant par la limitation des allées et venues de chacun que le départ de certains. Pour la première fois depuis sept ans dans cette structure, je m’appropriais les lieux telle une plaine à perte de vue nue de tout être vivant. L’immense couloir où se trouve mon bureau devint à s’y méprendre, un vaisseau fantôme. Son silence, une bénédiction. Au diable les talons qui claquent, les jeux de clefs qui frétillent, les apostrophes des plus contrariés et le brouhaha des bavards. Le ronronnement de mon ordinateur deviendrait bientôt ma seule compagnie. Douce mélodie du chaos que celle d’un établissement qui se vide à vue d’œil.

L’Acte suivant fut libérateur quoi que turbulent. Dans les sphères supérieures, répondre dans la précipitation à ce miracle causa quelques désordres dont j’ai failli devenir un dommage collatéral. Je flairais depuis quelques jours, l’odeur délicieuse d’un rêve qui me tendait les bras. Bientôt pourrai-je peut-être rentrer chez moi à durée indéterminée. Quelle apothéose cela serait pour moi, brulée comme un élastique mou par l’usure professionnelle, fantasmant depuis quelques mois de négocier des journées de télétravail dès que j’aurai, je l’espère, obtenue une reconnaissance de travailleur handicapé. L’aubaine semblait pointer le bout de son nez plus tôt que prévu. Mais, parce qu’il y a toujours eu des « mais » dans ma vie professionnelle, je ne faisais pas partie de la liste VIP de ceux qui seraient autorisés à télétravailler.

Comme d’habitude, je suis restée calme. Comme d’habitude, j’ai prouvé par A plus B, la légitimité de mon point de vue à savoir que je remplissais les conditions du télétravail bien que ladite liste ne mentionnait pas ma fonction. Après un « non » catégorique de ma directrice, j’eus droit à un « oui » partiel ou en d’autres termes : quelques jours sur site, les autres, chez moi. Une victoire fort amère quand je vis les collègues de la liste élitiste, partir sur le champ tandis que j’allai devoir rester ici, certains jours.

Cruel ! Ironie du sort que de voir des neurotypiques autorisés à quitter la place publique pendant que l’autiste doit rester dans la cité. Avec l’expérience, je sais dès lors que rien ne sert de crier à l’injustice ou de tenir tête mordicus à un supérieur ; cela étant, je ne pouvais passer à côté d’une opportunité pareille.

De nouvelles injonctions du ciel, en la personne présidentielle, vinrent le soir même renforcer la chimère de solitude qui se présageait pour nous tous. Experte en respect des règles qui viennent de tout là-haut, de surcroît coachée par mon cher et tendre (mais mieux vaudrait-il dire : cher et rude tant son effronterie audacieuse est implacable), je pris l’initiative quoi qu’un peu rebelle de ne pas venir travailler le lendemain matin. Ponctuelle jusqu’au bout des ongles, je laissai un message vocal à l’adjoint d’astreinte à neuf heures du matin. Nul besoin de vous dire que celui-ci n’était pas ponctuel puisqu’il ne me répondit pas. Ce dernier ne me rappela qu’une demie heure plus tard et fit part de ma requête de rester à domicile, à la directrice, qu’au déjeuner. Nous ne vivons décidément pas dans le même monde… Evidemment, vous imagiez son choc quand avant midi, la directrice se rendit dans mon bureau et le trouva vide. En kamikaze du télétravail que je suis, le miracle commençait avec un rapport de force comme je les redoute.

Bien que je sois souvent la première à pointer du doigt ce qui dysfonctionne quitte à froisser la hiérarchie, j’ai une aversion pathologique et incurable du conflit. Somme toute, la cheftaine n’avait pas d’argument valable pour m’ordonner de revenir. A cette nouvelle, la déflagration qui retentit en moi me fit l’effet d’un feu d’artifices festifs et glorieux.

Chez moi, soudainement, je découvris quelque chose que je ne connaissais plus. Le temps. Il prit petit à petit son sens.

Auparavant, chaque jour était une course. Les semaines, des marathons. Les années se répétaient sans ligne d’arrivée à l’horizon. Le temps s’envolait comme un ballon dont je n’arrivais à saisir la ficelle.

Aujourd’hui, j’ai une prise sur lui. Depuis combien d’années n’avais-je pas vécu à mon rythme ?

De jours en jours, je m’enfonce tendrement dans la solitude. La mécanique de mes rituels s’enclenche. La course folle s’est brutalement stoppée et par la même occasion, l’accablement et la paralysie qu’elle m’infligeait. Les agressions sensorielles et les impérieuses interactions m’avaient fait avancer comme dans une tempête de neiges. Vision réduite, ouïe saturée, peinant à mettre un pied devant l’autre face aux bourrasques du vent. Le temps m’attend maintenant. La vie n’est plus un film à suspense mais une photographie figée.

Préparer un thé, lire les mails, ramasser les pommes de pin, jouer avec mes animaux, manger, lire un livre au soleil, écrire sans être interrompue ou pressée. Oui, écrire, moi qui ne l’avais pas fait depuis des mois, complètement persécutée par toutes mes obligations quand je n’étais pas amorphe, tentant de sortir la tête de l’eau. La vraie vie : sans contact, sans sortir, sans parler, sans aller au travail, sans conduire, sans faire semblant.

A vrai dire, d’une certaine manière, peu de choses ont changées pour moi. Avant le miracle, seule la vie professionnelle me menottait au monde, ce qui peut paraitre minime mais était déjà insoutenable quand les semaines s’enchainaient sans repos.

Ces jours-ci, j’entends dire que certains s’ennuient, souffrent même, tant d’inaction que de manque de relation. Mascarade ?

En premier lieu, je n’y ai pas cru, me disant que l’espèce humaine aime se plaindre sans justification et ce, qu’elle que soit sa situation, même confortable.

Evidemment, j’ai bien conscience que nous n’avons pas tous la chance de vivre ces événements dans le même contexte. Mais, pour tous ceux qui partagent une situation aussi enviable que la mienne, comment est-il encore possible de trouver matière à la complainte, là où d’autres sont en première ligne de front ?

Pourtant l’accumulation de propos de cet ordre à la télévision et sur les réseaux sociaux continua de sévir. Parait-il que ce n’est pas un canular, certains redoutent même un stress post traumatique.

Troublant constat. Interloquée, ce fut à la réception d’un message d’au secours d’une collègue travaillant à son domicile, que je pris conscience des prémisses de détresse de nos concitoyens. Serait-ce donc vrai ?

Des humains en tête-à-tête avec eux-mêmes, perdent pieds pendant que je reviens à la vie. Si je m’étais écoutée, j’aurais fait des recommandations à ma collègue afin de solutionner son problème.

Mais récemment, j’ai appris que l’Homme veut juste que l’on compatisse. Il peut même être considéré comme maladroit de lister à quelqu’un, toutes les possibilités qui s’offrent à lui pour répondre à sa problématique.

Alors, écoutant le chant des oiseaux, respirant sans aucune charge opprimant ma poitrine, je lui fis part de mon empathie en lui souhaitant bon courage.

S’il est bien un jour où il serait opportun de prendre exemple sur le modèle autistique, c’est aujourd’hui. Amis neurotypiques, pour une fois, les traits autistiques peuvent être un atout. En attendant le retour à une vie violemment normale, je vous invite à méditer sur ces mots pendant que je savoure cet horrible miracle qu’est le confinement. »

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