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roman

  • Itineraire d'un écrit ressuscité

    Ce blog est d'abord la concretisation d'un fantôme du passé : un roman rédigé à l'âge de 16 ans puis détruit  mais dont l'histoire est restée gravée dans mon crâne.

    En 2003, une quinzaine d'année plus tard, j'ai tenté de retranscrire cet écrit en m'efforçant de rester fidèle à mes mots et mes maux de l'époque tout en y ajoutant des éléments de ma vie adulte.

    Ce roman se présente sous la forme d'une correspondance entre une adolescente mal dans sa tête et son corps et une jeune religieuse : il interroge la place du corps aujourd'hui ainsi que de la nourriture en lien avec la religion, la foi et la Bible et en particulier l'anorexie sainte.

    Cet échange de lettres s'adapte bien à un blog où peu à peu, vous découvrirez ce texte et éventuellement des remarques que je peux faire aujourd'hui.

    Pour faciliter la lecture le début commence ici, je l'ai déroulé à l'envers...

    FAIM

     

    D’EXISTENCE
     
     

     

     

     ROMAN EPISTOLAIRE

     

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    Paris, le 31 décembre 2002

     

     

    Sœur Pélagie,

     

    Je crois que c’est ainsi qu’on appelle les « bonnes sœurs », enfin, les religieuses mais ça me fait bizarre de vous nommer « ma sœur », moi qui n’ai pas de sœur.

    Vous ne vous souvenez sûrement pas de moi ; je vous ai croisée il y a tout juste une semaine, le jour de la veillée de Noël, le vingt-quatre décembre, à votre office de onze heures dans votre chapelle de Saint-Amaens.

    C’est la première fois que j’assistais a une telle cérémonie, traînée par ma grand-mère bretonne chez qui ma tante m’avait expédiée pour les vacances des sacro-saintes fêtes de Noël.

    La religion ne m’a jamais intéressée et je crois que mes parents non plus : ils m’ont baptisée et communiée pour la forme, pour la tradition qu’ils ont respectée attentivement, de peur de devoir affronter les critiques de mes grands-parents bigots. De toute façon, maintenant ils sont morts.

    Jésus-Christ, Dieu et tout ça, je ne sais pas ce que ça veut dire. Qu’on loue aujourd’hui un type mort après une exécution capitale, cela me dépasse complètement.

    Qu’importe, vous devez vous demander pourquoi une inconnue vous écrit. C’est parce que, étrangement, moi qui suis venue dans cet endroit à reculons, j’y ai senti une tranquillité particulière. Et surtout je vous ai vue, si jeune parmi toutes ces vieilles biques de religieuses et surtout si belle dans votre habit avec ce voile blanc immaculé qui faisait apparaître un visage d’une pureté extraordinaire. Ce qui m’a le plus ému était votre regard, un regard de Vie « habité », un regard qui dégageait une sérénité et une bonté extraordinaires. De ma vie, je n’avais vu pareil regard. D’ailleurs, je n’ai pas arrêté de vous dévorer des yeux pendant tout l’office et je crois et crains que vous ne l’ayez remarqué.

    Pourquoi étiez-vous séparée par cette clôture ?medium_jerusalemamour.png

    A la fin de l’office, vous m’avez fixée du regard et vous m’avez souri tendrement. Puis une vieille bonne sœur vous a interpellée « Sœur Pélagie » et vous avez disparu par une porte avec les autres.

    Ma grand-mère me dit que les sœurs de votre communauté vivent enfermées toute leur vie là-bas et qu’elles l’ont choisi...

    Vous paraissez à peine âgée de vingt ans, moi qui en ai dix-sept, je me demande comment, si jeune, on peut envisager de passer toute son existence cloîtrée sans jamais sortir. Etes-vous comme moi déçue par la vie et par le monde ?

    Remarquez, il y a pire comme endroit. Après l’office, je me suis promenée longuement dans le parc immense où, derrière la chapelle, les écureuils et les lapins viendraient presque vous manger dans la main, tellement l’endroit est paisible et silencieux. Les animaux sont très sensibles et doivent percevoir qu’ici il n’y a pas d’agressivité et que personne ne viendrait les tuer. Je crois qu’ils ne savent pas que le mal existe car ils ne l’ont jamais rencontré : ils sont dénaturés.

     

    Cette missive n’attend pas de réponse. Moi qui déteste les fêtes de Noël, je voulais vous remercier d’avoir été un instant de lumière qui m’a aidé à traverser cette période de calvaire.

    Merci.medium_jerusalem2.2.png

     

     

    Charlotte

                           

     

     Saint-Amaens, le 2 janvier 2003

     

    Chère Charlotte,

     

    Je profite de mon temps libre de treize à quatorze heures pour vous écrire avant de me mettre au travail à l’hôtellerie.

    Je me souviens très bien de vous : votre visage si enfantin, si doux et si triste à la fois.

    J’espère que Noël, cette fête essentielle pour notre communauté, a pu vous apporter du baume au cœur.

    La détresse que j’ai lue dans vos yeux m’a d’autant plus touchée que j’ai une petite sœur de votre âge prénommée Amélie. J’étais très liée à elle mais elle a mal supporté que je rentre dans les ordres il y a trois ans à l’âge de dix-huit ans. Elle n’a pas compris que j’ai été appelée, que je suis tombée amoureuse du Christ  et que mon bonheur dépendait de Lui. Je crois qu’elle aurait préféré que je me marie avec un « être de chair et de sang ».

    Maintenant, elle a pris ses distances et ne vient plus me voir au parloir.

    Dans la dernière lettre qu’elle m a envoyée pour mon anniversaire, il y a deux mois, elle m’a dit haïr ce Jésus qui lui avait enlevé sa grande sœur et faire des cérémonies sataniques afin que je revienne à la maison.

    Cela m’attriste énormément et j'ai prié mes parents de veiller particulièrement sur elle.

    L'adolescence est une période pleine de doutes et moi aussi, si je n'avais pas eu la foi, je me serais peut-être perdue dans des chemins de traverses.

    Il peut vous paraître étrange que nous vivions « cloîtrées » mais c’est notre manière de signifier que nous nous sommes retirées du monde par Amour du monde, de l'humain, de Dieu,  ce qui est une seule et même chose.medium_jerusalemobeissance.png

    Nous croyons à ce que nous  appelons la communion des saints : nous sommes cloîtrées mais nous sommes dans la foule avec ceux qu’habite Jésus-Christ.

    Je sais que le bonheur de Dieu est dans ma pleine réalisation : je veux une vie forte, abondante et pleine et c’est ici, en ce lieu, que je le retrouve et que je me retrouve. C’est la joie d’être aimée de Lui que vous avez lue sur mon visage et c’est le signe que vous êtes réceptive à la beauté du monde ;  c’est le signe que vous n’êtes pas, comme vous me l’écrivez, déçue par la vie.

     

    Je ne sais pas ce que vous vivez mais si vous deviez m’écrire à nouveau, parlez-moi davantage de vous.

    Si je peux vous aider en quoi que ce soit…

    Mes prières vous accompagnent.

    Toute mon amitié,

     

     

    Sœur Pélagie

     

     Paris, le 9 février 2003 

     

    Chère Pélagie,

     

    Décidément, je ne pourrai pas m'habituer à vous appeler « ma sœur », même si vous pourriez l’être. Mais j'ai envie, si cela ne vous offense pas, de vous tutoyer.

    Je n'ai pas de sœur mais je comprends parfaitement la réaction d’Amélie : si j'avais aimé quelqu'un - mais je n'ai jamais aimé qui que ce soit et personne ne m’a aimé - je l’aurais haï  de me quitter pour s'enfermer dans un couvent. Qui détester dans ce cas-là ?

    Il est possible de se venger d’un homme vivant mais que faire quand cet homme est déjà mort depuis deux mille ans ? Il ne reste plus qu’à adorer son contraire, le diable, qui lui est bien plus visiblement actif dans le monde – sauf peut-être pour les écureuils de votre communauté - et qu’à rejeter toute forme de religion proche de la vôtre.

    Tu me parles de Jésus-Christ, de Dieu et je n'y comprends rien : c’est un langage complètement ésotérique pour moi. S’il te plait, si tu me réponds encore, n'utilise pas ces mots-là.

    Je ne crois pas en Dieu, encore moins en un dieu d'amour. S’il existe, il doit être indifférent car quand je vois l’état du monde, ça ne me donne pas envie d'atteindre l’âge de vingt ans.

    Quel avenir ai-je sur terre et quel sens a ma vie ?

    C’est toujours le même discours dans la cour du lycée : on nous demande de faire des choix de métier, d'orientation mais comment s'orienter dans un monde désorienté ?

    Nous finirons tous au chômage ou caissière dans un supermarché avec cinq années d’études après le bac, à nous ennuyer en attendant nos cinq semaines de congés payés pour partir au Club Med avec d'autres crétins

    Ma tante veut me convaincre qu’elle a un boulot passionnant ou plutôt, elle cherche à se convaincre que son métier a un sens. Elle est psychologue dans un hôpital psychiatrique ; en résumé, elle aide des personnes qui ont pété les plombs à se réinsérer dans la vie « normale ».

    Quand je vois les gens dits « normaux » autour de moi, je crois qu’à leur place, je préférerais rester folle. Ce doit être agréable de délirer : on se construit un monde à soi, mieux que ne saurait faire la télévision car on y vit vraiment.

    Ma tante aime utiliser des termes de psy incompréhensibles.

    Un jour où je lui avais demandé la différence entre psychose et névrose, elle a pris son air pédant et mystérieux et a simplement dit : « Un névrosé construit des châteaux en Espagne et le psychotique y vit ». Je suis certaine qu’elle a repiqué la phrase dans un livre, c’est trop poétique pour être d'elle. Je ne sais pas si j'ai tout compris mais moi j'aimerais mieux vivre dans une grande demeure plutôt que de la construire de mes mains. Et la construire sans y habiter, c’est absurde.

    Les gens « normaux » sont névrosés. Même avec la meilleure volonté du monde, je crains de ne jamais réussir à être psychotique, même si ça doit être un joli but dans la vie.

    Non, je suis comme tout le monde : je me construis des films dans ma tête pour m’évader de la réalité mais je sais trop bien que c’est mon imagination.

    La meilleure façon d’y croire un peu, c’est de fumer un joint ou de boire de l'alcool, la nuit,  quand je n’arrive pas à dormir ou quand j'ai la gorge serrée de devoir encore affronter un lendemain.

    Bien sûr, ma tante a fouillé dans ma chambre et y a trouvé un peu d'herbe ainsi qu'une bouteille de whisky que j'avais oublié de transvaser dans une bouteille en plastique.

    Elle m’a envoyée illico chez un psy qui m’a demandé pourquoi je n'arrive pas à dormir depuis un an ; je n’ai rien dit et lui ai décrit ces crises d'angoisse qui me réveillent en pleine nuit et ai obtenu ce que je voulais : une ordonnance de somnifères et de calmants. Mélangés à l'alcool, c’est divin : on vide son esprit et on oublie tout.

    Ce ne doit pas être un mauvais psy ou alors c’est moi qui suis particulièrement maligne,  mais il m’a donné exactement ce dont j'avais besoin.

    Pour la peine, je le revois une fois par mois pour qu’il me fournisse mon autorisation de me défoncer légalement, je lui raconte mes rêves, il est content car il a l’impression de m’aider, je le paie et au revoir, on fixe un rendez-vous pour le mois prochain.

    Un dealer idéal, ponctuel et propre sur lui.

    Ma tante ne m’embête plus maintenant. Elle n’a rien à se reprocher : elle ma élevée selon la méthode Dolto : Compréhension, écoute et « tout a un sens ».

    Un jour d’oisiveté, je brûlais des bouts de vieux papiers dans un cendrier.

    Elle n’a rien trouvé de mieux que de prétendre que j'avais envie de détruire une partie de mon passé. Elle ne pouvait envisager que derrière une attitude ou un acte, il n'y ait tout simplement aucun sens. Je m’ennuyais et elle m’ennuyait.

    Tu m’avais demandé de parler de moi, je crois que tu es servie, j’espère que je ne te déçois pas.

    Bien à toi,

     

     

    Charlotte

     

    PS : Je connais les raisons de mes insomnies mais ne les diraient pas à mon psy.


    Saint-Amaens, le 6 mars 2003

     

    Chère Charlotte,

     

    Ta lettre me terrifie. Tu recherches dans la drogue et les médicaments ce que tout le monde peut trouver dans le quotidien. Tu peux décider que le bonheur est ici et maintenant lorsque tu regardes une feuille d'automne orangée, lorsque tu captures un rire d’enfant ou te laisses emporter par une musique transcendante. Tu peux CHOISIR le bonheur. Thérèse de l’enfant Jésus  disait que plutôt que de faire des choses extraordinaires, il valait mieux faire extraordinairement des choses ordinaires. La beauté est dans le monde, tout proche de toi. Tu crois que la vie te tourne le dos, alors que c’est toi qui tourne le dos à la vie.

    Je ne te ferai pas de sermon au sujet de ta santé car tu sais bien que l'alcool et le cannabis te détruisent à petit feu. Non, ce qui m’effraie le plus, c’est cette absence de lien et d'amour. L’isolement est délétère.

    N’as-tu pas un ou une ami(e) à qui te confier ? Il suffirait d’une seule personne qui te porte de l´intérêt pour que tu puisses découvrir la véritable valeur de la vie. Juste un être qui te dise : « Merci d'exister, je t'aime comme tu es ». Mais tu ne pourras recevoir cette aide que si tu acceptes de te laisser aller et de faire confiance.

    Charlotte, je suis vraiment certaine que ta tante t’aime, même si elle te le montre de façon maladroite. Elle s’inquiète pour toi car elle souhaite ton bonheur et doit sentir ta détresse. En italien, on traduit « aimer » par un terme qui veut dire « vouloir du bien » et c'est cela l’Amour. En français, la langue est mal faite. On dit aimer sa mère comme on dit aimer la langue de bœuf, ces mots ont perdu de leur sens, c’est pourquoi pour le Christ, je mets toujours un A majuscule, comme le porter sur un piédestal ou un autel en dévulgarisant ce mot qu'on met à toutes les sauces gastronomiques. Que ferais-tu à sa place devant une gamine qui se renferme ?

    Tu sais, ce n’est pas parce que le soleil est derrière les nuages qu'il n’existe pas et surtout qu’il ne brille pas.

    Tu dis dans ton courrier savoir l’origine de tes problèmes. Alors parles-en à moi ou à quelqu'un d’autre, révèle la vérité au grand jour pour te détacher de ce nuage qui cache le soleil étincelant !

    Laisse tomber ce passe qui t’encombre comme on ôte des vêtements usés pour endosser une robe de bal pour pouvoir rentrer dans la danse.

     

    Je pense très fort à toi,

     

     

    Pélagie

                           

    Paris, le 14 avril 2003

     

    Chère Pélagie,

     

    Je crois que tu es soumise au secret professionnel comme le sont les psys ou les prêtres.

    Je t´en supplie, ne révèle à personne ce que je vais te confier dans cette lettre.

    Tu vas comprendre pourquoi il m'est aussi difficile de vivre, de dormir et tout simplement d'exister.

    Ma tante n'a plus eu de petit ami depuis un an et je ne sais pas si cela a une relation avec ce qu'il s'est déroulé. A cette période, elle avait une relation avec un homme dans la quarantaine qui m´a toujours paru malsain. Dès que ma tante avait le dos tourné, il me reluquait en permanence et faisait des plaisanteries graveleuses sur mes formes et le fait que je devienne une femme. Elle ne l´a jamais remarqué ou n'a jamais voulu le remarquer.

    Un jour, pendant que ma tante était sortie, il a sonné à la porte de l´appartement et je lui ai ouvert sans méfiance. Il avait un regard brillant bizarre comme s´il avait bu et j'ai alors compris qu'il  venait sciemment en son absence pour me voir seule. Je l´ai installé dans le salon avec un verre de porto en le priant d'attendre le retour d´Eléonore et je me suis réfugiée dans ma chambre.

    Ce jour-là, par désœuvrement, j´avais fumé comme souvent quand l´angoisse de me retrouver seule me terrifiait.

    La tête me tournant un peu, je me suis allongée sur mon lit quand il a pénétré dans mon antre. Il s'est assis tout près de moi, j’étais anesthésiée et ne savais comment réagir, n’osant pas le congédier. Il a commencé tout d'abord à me toucher à travers mes vêtements, ensuite il a glissé ses grosses mains sous mon tee-shirt. Tout me semblait silencieux et je n´entendais que le son de la télévision qu'il avait allumée dans le séjour, une émission débile de variété plutôt gaie.

    Le temps s'était arrêté et je ne parvenais pas á réagir quand ses mains palpaient mes seins. C´était l'ami de ma tante, je ressentais à la fois un émoi trouble et en même temps, j´avais envie de lui crier d´arrêter mais je n'y parvenais pas. Ce qui m’effrayait le plus, c'est que j´éprouvais à la fois de la jouissance, de la honte et du dégoût jusqu´à la nausée.

    Ses mains sont descendues plus bas sous mon jeans puis ma culotte, ont caressé mon pubis et ses doigts se sont enfoncés dans mon vagin serré qui s'est humidifié sous ses mouvements.

    Devant mon absence de réaction due en partie à la panique et à la défonce, il a plaqué  violemment ses lèvres contre les miennes et a cherché ma langue avec la sienne. Cette sensation était horrible, bien plus que ses doigts dans mon sexe, ce corps étranger enfoncé dans ma bouche et dont je ne pouvais pas me dépêtrer me donnait envie de vomir sur-le-champ. J’étais plus que paralysée, j'étais déjà morte, une chose sans vie.medium_absence.jpg

    Tout à coup, j'ai entendu la clef dans la serrure de la porte d´entrée : ma tante arrivait toute guillerette et cet individu s'est précipité et lui a sauté dans les bras.

    Jamais, je ne saurai si elle a deviné, mais il se trouve qu'elle a quitté son ami peu de temps après. Peut-être qu'il lui a avoué mais j´aurai préféré mourir que d´aborder la question avec elle. Depuis, elle n'a plus jamais connu d’homme.

     

    Moi, je me suis endormie comme une masse dans un état bizarre et me suis réveillée vaseuse le lendemain matin. J'ai sauté du lit et me suis précipitée sous la douche, me suis raclée la peau au gant de crin pour me purifier tellement je me sentais sale et honteuse.

    Sale, parce que j´avais l´impression de puer encore de son odeur et de son haleine. Honteuse, parce que je n'avais rien fait pour arrêter ses gestes qui me meurtrissaient encore. Je ne parvenais plus à croiser mon propre regard dans le miroir car mon visage, cette peau sociale en contact avec le monde, avait été atteint et je voulais le cacher. J'ai fouillé frénétiquement dans les tiroirs de la salle de bain et pour la première fois de ma vie, je me suis maquillée exagérément, surtout les yeux soulignés de noir profond, et la bouche en carmin. Redessiner le contour de mes lèvres fut un moment de paix presque méditatif tellement ma concentration me soulageait de ma douleur.

     

    Ce jour-là, quand je suis sortie dans la rue pour me rendre au lycée, je sentais lourdement les regards des passants sur moi,  j´avais l´impression qu'ils lisaient l´horreur de cette soirée sur mon visage maculé et que j´avais une gueule de vicieuse.

    Le sexe a toujours été pour moi un mystère : comment peut-on appeler « faire l´amour » ce qui relève d´un comportement ridicule qui relève plutôt de la boucherie mécanique ? Quel est le rapport de cette chose avec la tendresse d´un regard ou d´un sourire ? Trifouiller dans ce corps revient à un acte plus chirurgical qu´amoureux. Enfin, je n’ai jamais eu d`expérience en ce domaine et cela ne m´intéresse pas d´être considérée comme un morceau de viande. Au moins, toi, tu es débarrassée de cette préoccupation, alors que dans notre société, les relations sexuelles sont obligatoires si on ne veut pas être considéré comme un paria : le corps nu est partout dans la rue, les affiches et les magazines. Seule, la nature a gardé un semblant de virginité.

     

    Le plus difficile a été de prendre le métro. Vous habitez en province ; vous ne pouvez imaginer quelle tension et quelle violence il existe dans cette promiscuité imposée que constituent les transports en commun. On se retrouve entassé dans une sorte de boîte souterraine avec des gens que l’on n'a pas choisis et qui se collent à vous. Quelquefois des gens passent parmi les voyageurs pour mendier ou d´autres nous imposent des sonorités approximatives à l´accordéon.

    Nous sommes coincés car obligés de subir ces agressions sans aucun moyen de s´échapper.

    Souvent, je ferme mes yeux, glisse mes écouteurs sur mes oreilles et me laisse m´envahir par une musique qui m´entraîne dans un autre monde.

    Ce matin-là, le souffle et le corps des autres voyageurs m´étaient plus que jamais intolérables. Il était neuf heures, l’heure de pointe où tous partent travailler ou étudier. L´affluence était telle que je me suis retrouvée plaquée contre la vitre de la porte arrière avec un type qui s´excitait collé contre moi. Personne ne semblait le remarquer, j'étais seule au monde et je n’existais plus. On aurait accordé plus d'importance á une morte.

    C'était ma première crise d´angoisse : une sensation de mort imminente qui durait une éternité, une désorientation totale et un poids sur la poitrine qui me faisait suffoquer. Ce que je ne savais pas, c’est que cette crise était la première d´une longue série.

    Depuis, chaque nuit, je revis ce calvaire et ce ne sont que les drogues et l´alcool qui me rendent un peu de paix et le sommeil. Quand je suis à jeun, je passe une nuit presque totalement blanche, consciente mais dans un état entre la veille et le sommeil, envahie de visions étranges de personnes inconnues vivantes ou pire, mortes, ou alors je sens autour de moi des forces maléfiques qui me font peur.medium_sommeil.jpg

     

    Au lycée, je n'ai pas d´amis : toutes les filles ne parlent que de sexe en gloussant et les garçons ne m´intéressent pas.

    L´unique personne avec qui je me sens intime est Jean-Baptiste, mon voisin de palier.

    Il a dix-huit ans mais il est bien plus mature que tous les garçons de son âge. Je pense que c'est pour deux raisons : il est homosexuel et a dû se battre pour révéler son penchant au grand jour à ses parents et à ses amis. D´autre part, il ne va plus à l’école  et cela le préserve de toute la bêtise humaine qui émane de la jeunesse actuelle dans les cours de lycée.

    Il habite dans une minuscule chambre de bonne uniquement éclairée par des bougies et où flotte toujours un vague parfum d´encens censé dissimuler l’odeur d´herbe. Ses parents sont très riches et il ne les voit jamais : son seul lien avec eux est le virement mensuel qu'ils font sur son compte, ce qui lui permet largement de vivre sans travailler.

    La plupart du temps il ne fait rien, à part fumer des joints, écouter de la musique planante et se promener à travers la ville. Il a quelque chose de pur dans le fait qu'il n'a pas à faire de compromis ou de lutter pour survivre.

    D'ailleurs, il a très peu de besoins, ce qui le rend forcément pacifiste.

    L'été dernier, lorsque ma tante s'était rendue à un de ses week-ends de développement personnel pour psy en Ardèche , j'ai fait la rencontre de Jean-Baptiste dans les couloirs de mon immeuble. On ne peut que le remarquer : il ressemble au petit prince qui aurait été catapulté dans la jungle urbaine. Petit, très mince, il possède une superbe chevelure blonde et très longue qu'il retient par un catogan de soie rouge. Mais surtout,ce sont ses yeux limpides d´un bleu turquoise qui ne passent pas inaperçus : il a un regard de petit garçon où se mêlent l´étonnement d´être sur cette planète et la naïveté de croire qu'elle puisse être meilleure.

    Ce jour-là, il m'avait invitée chez lui et pas une seconde, je n'ai songé que je devais me méfier de lui. J'étais  partie pour boire un thé au gingembre ce vendredi soir et je suis restée avec lui jusqu'au dimanche. Ce fut une merveille de l´observer vivre au quotidien car il est différent de toutes les personnes que j'ai pu connaître dans ma vie.

    D'abord, sa chambre respire l´harmonie : il ne possède que peu d´objets : quelques livres sur les philosophies orientales et l´ésotérisme, des bougeoirs et des encensoirs.

    Chaque chose est placée à l´endroit juste et l'ensemble donne une incroyable atmosphère de plénitude et de paix. Dans le coin, près de l´unique fenêtre, il y a sa « salle de bain » : en réalité un grand lavabo qui lui sert également d´évier.

    Jean-Baptiste est l´être le plus propre et le plus parfumé que je connaisse. La tablette au dessus de son lavabo regorge de gels douche à l´ylang-ylang  et de sels de bain, lui qui n'a ni douche ni baignoire. Il ne possède en tout et pour tout que deux jeans et trois tee-shirts. Jamais je ne l´ai vu faire du shopping, ça ne l´intéresse pas.

    Mais que fait-il ? Il lit énormément, il médite, il se promène dans les rues parisiennes, fait du Taï Chi Chuan dans les parcs ou parle aux oiseaux. C'est un amoureux du silence et de la solitude.

    Il peut rester longtemps sans parler en ma présence sans que je le trouve impoli ou que je me sente mal à l´aise, contrairement à ma tante qui cherche toujours à meubler le vide. Mais quand il s´exprime, c'est sans fioritures : il va directement à l´essentiel, ce qui peut paraître violent.

    La première question qu'il m´ait posée était : « Alors, quel sens a la vie pour toi ? ».

    D´emblée, je lui ai répondu : « Aucune. Malheureusement. »..

     

    Depuis, il est devenu mon seul ami et peut-être le grand frère que j’aurais aimé avoir. Auprès de lui, je me sens apaisée et protégée.

    Ma tante ne connaît qu'un côté de mon visage et ce n'est pas le véritable. On ne peut pas comprendre quelqu'un qu'on ne connaît pas vraiment de l'intérieur. Je considère Jean-Baptiste comme un être supérieur, un ange guidé par ses intuitions : il me comprend même quand je ne dis rien et m´accepte totalement telle que je suis.

    Ma tante pense sûrement me comprendre. Je sais qu'elle voudrait m´aider mais je le refuse car je ne peux pas me confier à elle. Peut-être parce que paradoxalement nous sommes trop liées, parce que nous vivons trop ensemble.

    Je n'ai jamais dit à personne ce que je t´écris aujourd'hui, même pas à Jean-Baptiste car quand je suis avec lui, je me sens tellement bien que j'ai envie exclusivement de sérénité et de beauté. Je ne veux pas tâcher cette relation en déversant ces flots de souffrance, immondes comme du vomi.

    Et puis, à quoi ça sert de parler, est-ce que ça va résoudre mes problèmes et mes angoisses nocturnes ? Je n’en peux plus de ces nuits où je me démolis et me déteste.

    Depuis ce jour, je me sens sale : il a détruit ce qui devrait me faire vivre, ce qui passe par la bouche : les paroles et la nourriture. Je ne supporte plus de manger et d'avoir cette sensation de ventre plein : j'ai l´impression monstrueuse que l'on pénètre au plus profond de moi. Alors, toute la journée, je mange le minimum et uniquement des aliments légers qui ne pèsent pas dans l´estomac : du lait, des œufs en neige et des yaourts. Tous les plats me donnent la nausée, surtout ces plats très cuisinés avec toutes sortes de sauces ou d´épices. Je ne supporte pas ces plats sophistiqués que je sais délicieux et raffinés mais qui m’étouffent.

    Les plats bruts, les aliments peu cuisinés ne me dérangent pas. Je trouve qu'il y a quelque chose de vulgaire á vouloir relever le goût de façon compliquée mais manger est déjà un acte primaire en soi. Le ventre vide me met dans un état second : j'ai la tête qui tourne légèrement, les membres aériens et je ressens une ivresse qui me rend euphorique.

    Ce que nous ingérons n'est pas anodin comme l’air que nous respirons, la musique que nous écoutons et les images que nous voyons. Tout cet environnement nous forge et il faut y être attentif.

    Jean-Baptiste mange peu ; le plus souvent il se nourrit d´un bol de riz assaisonné de sauce de soja, d’une assiette de légumes verts, d'une tranche de poisson et de fromage blanc. Un seul repas lui suffit car il y tire tous les nutriments nécessaires pour la journée. Quand on a peu d´activité physique, il n'est pas utile de manger beaucoup.

    Bien sûr, l´alcool me fait plus d´effet quand je suis à jeun : un verre m´enivre et j´adore cet étourdissement.

    Malheureusement, les joints ont sur moi un effet secondaire fâcheux : ils provoquent chez moi des fringales qui dégénèrent en boulimie. Ces crises, je les vis tellement mal quand je suis seule, que je ne fume plus qu´avec Jean-Baptiste le week-end.

    La dernière fois que j’ai fumé chez moi pendant la nuit, la faim me tiraillait tellement le ventre que je me suis relevée à minuit pour manger un kilo de mousse au chocolat et une dizaine de barres chocolatées au caramel. Cela m´était si insupportable d'avoir le ventre gonflé de nourriture en putréfaction que je me suis précipitée aux toilettes pour tenter de me faire vomir, les doigts au fond de la gorge, mais je n'y suis pas arrivée. Je me haïssais et imaginais tout ce sucre et cette graisse s´infiltrer dans mes cuisses jusqu´à me faire éclater : j’étais sale, grosse et humiliée. L’angoisse montait en flèche et j'ai dû prendre deux somnifères avec du whisky pour enfin sombrer dans les bras salvateurs de Morphée sans penser aux kilos que j’avais ingurgités. Si je ne m´étais pas endormie, je me serais suicidée tant l´angoisse me prenait à la gorge et que je voulais que tout s´arrête.

    Ce désir de ne plus exister, c'est indicible, ça ne s’explique pas, ça ne se décrit pas : ça se vit.

     

    Je ne veux pas vivre dans un monde vide d´amour, dans une société où il n'y a que le fric, la bouffe et le confort qui comptent.

    Je veux vivre autre chose, autrement, mais je ne sais pas quoi ni comment. Je n'ai pas la sensation d´être vivante dans un tel monde.

    On m´a fait naître mais on ne m´a pas expliqué le mode d´emploi de la vie ; il me manque la notice. Je ne me sens pas en vie mais je ne me sens pas morte non plus : je suis toujours en train de mourir et ça dure depuis trop longtemps pour que je puisse encore survivre longtemps. Il est des jours où l'on voudrait se fuir, où l'on ferait n’importe quoi pour s´oublier et pour oublier ce que l'on vit. Il y a des moments où je ne peux plus me supporter, porter ce poids. C'est atroce : je me hais comme après cette crise de boulimie, je ne peux plus me voir, me sentir respirer et sentir battre mon cœur.

    Je voudrais me fuir, oublier, ne plus penser à ce corps trop lourd et trop encombrant. Même quand j´essaie de me démolir, ce corps, le fond de moi-même reste intact, la peur, les angoisses ne me quittent pas comme une seconde peau.

    Pélagie, je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça, j´aimerais tant que tu me parles de ta vie, de ce que tu trouves beau dans la vie et pourquoi tu penses que ça vaut le coup de continuer.

    Donne-moi le mode d´emploi car je suis perdue.

     

    Tendrement,

     

    Charlotte

     

     

    Saint Amaens, le 19 mai 2003

     

    Ma petite Charlotte,

     

    Merci de t´être confiée ainsi dans ta dernière lettre, cela m’a touchée infiniment. Tu peux me faire confiance : tes « secrets » resteront entre toi et moi.

     

    Ce qui t´est arrivé est grave : cela s'appelle un viol et l'ami de ta tante pourrait être jugé devant les tribunaux et être emprisonné pour ce qu'il t´a fait. Je crois que cela te ferait beaucoup de bien de porter plainte contre ce type : la société te prendra au sérieux et te reconnaîtra en tant que victime.

    Tu culpabilises car tu as ressenti du plaisir lors de ces attouchements et tu crois que c'est un signe de consentement, alors que ton corps a eu une réaction mécanique et instinctive, alors que ta tête criait non.

    L´alcool a joué un rôle désinhibiteur et euphorisant qui a empêché ta bouche de crier. Tu n'as pas été consentante : ton corps crie encore actuellement sa détresse par les angoisses, l´anorexie, la boulimie et l´insomnie. Tu as été profondément blessée dans ton intégrité mais ne continue pas de faire le travail qui est l´instrument de torture de celui qui t´a détruite en t´infligeant toutes ces punitions qui te meurtrissent.

    Il existe d´autres moyens d´exprimer ta souffrance et le premier est la parole : exprime-toi, transforme tous tes tourments en paroles pour les expulser de toi.

    Si tu ne peux pas parler à ta tante, dis la vérité à ton psy et ne le considère pas seulement comme un médecin de garde. Il n'a pas le droit de dévoiler quoi que ce soit à ta tante même s´il la connaît. Parle aussi de ce qui te ronge à ton ami Jean-Baptiste avec qui tu sembles avoir une relation d´amitié extrêmement positive. Je crois que si c'est un véritable ami, il sera heureux que tu oses te confier à lui et t´acceptera même quand tu vas mal. L´important et l´essentiel est d'avoir un ou une amie. Tes problèmes alimentaires ne sont que le symptôme de ce qui ne « passe » pas et de ce que tu n’arrives pas à digérer : cette agression et le silence qui l´entoure.

     Alors exprime-toi.

     

    Se battre n'est pas forcement négatif quand c'est pour lutter pour plus de justice et pour plus de Lumière et d´Amour.

    Je sais qu´à Paris, c'est la guerre dans les transports et dans les rues mais tu ne peux décider d´envisager la vie autrement que ce qui est apparemment visible.

    Mes parents et ma sœur habitent à Paris, non loin de ton quartier.medium_jerusalemrue.png

    Un jour, alors que j´accompagnais Amélie au lycée Marcel Proust par le métro, j'ai senti une vague d´amour me submerger alors que j'étais comprimée comme une sardine au milieu des passagers de la rame. Toutes ces personnes présentes formaient un grand Tout, une immense énergie et moi, j´étais toute petite parmi eux mais je participais á cette force de Vie qui me dépassait. Nous étions  tous à la fois si semblables et si différents et l’ordre du monde avait besoin de chacun de nous.

    La vie est une chance, une école de perfectionnement, Charlotte.

    Ce que je t´écris peut te paraître ignoble alors que tu souffres mais pense aussi aux joies que la vie te procure.

    Tout ça a un sens : tu n'es pas née pour rien : tu es née pour apporter ta touche personnelle et à donner de l´amour à ta façon. Tu fais partie intégrante de l´univers et tu lui es précieux et même plus : tu es nécessaire à son équilibre.

    Dans notre communauté, nous prions pour rétablir la paix et l´harmonie dans le monde. Il y a une circulation de la grâce entre les hommes : une prière se répand entre les êtres et se répercute à travers tous les temps.

    Tu es unique et personne ne peut te remplacer. La vie se trouve ici et maintenant : le passé n´existe déjà plus et l´avenir est une construction mentale qui n´existe pas encore.

     

    Il est embarrassant pour moi de parler de ce qui m´anime sans évoquer Dieu, mais sache que depuis le début de notre correspondance, je ne parle que de Lui sans citer son Nom.

    Charlotte, j´aimerais tant que tu découvres peu à peu ce qui fait le sel de la vie : l´amour, la vérité, le partage et la joie.medium_jerusalemjoie.png

    Toutes ces choses essentielles se trouvent dans la réalité, je les vis chaque jour et je t´assure que je suis un être humain comme les autres. La grâce ou la magie de la vie sont des cadeaux faits à tous, il suffit d´ouvrir grand les yeux comme les enfants et de se laisser surprendre.

    La complicité qui existe entre toi et Jean-Baptiste ressemble à celle que j'ai avec les sœurs de la communauté. La plupart du temps, nous n'avons pas besoin de parler et vivons en silence. Il se crée alors d´autres façons de communiquer par les gestes, les regards et les sourires. Nous sommes plus attentives à l'autre car la parole ne prend pas le dessus.

    Essaie de rester en silence avec ton ami une journée : c'est un bijou précieux serti d´un diamant d´attentions.

    Mais ce trésor n'est accessible que si l'on est serein et en paix et donc sans rancœur et sans haine. Quand tu auras réussi à parler, tu pourras apprendre à te taire.

     

    J´imagine que pour toi, la vie d'une religieuse n'est que pure folie. Si je porte un voile blanc c'est que depuis deux ans, après une année de postulat, je suis novice, ce qui signifie que j'ai prononcé des vœux temporaires, un peu comme une stagiaire qui effectuerait un temps d´essai, avant de m´engager complètement.

    Néanmoins, je fais partie intégrante de la communauté même si je ne prononcerai mes vœux définitifs que dans deux ans.

     Les religieuses font vœu de pauvreté, d´obéissance et de chasteté. Pauvreté, pour être libres de toute entrave matérielle et être ainsi le plus disponible possible pour les gens.

    Obéissance, pour ne pas se prendre la tête à choisir et à décider.

    Chasteté pour se libérer de l´emprise de la chair, de la dépendance aux hommes et de la nécessité de leur plaire.

    Je suis rentrée dans les ordres car j'ai réalisé que la capacité de mon cœur était plus grande que tout ce qui s´offrait pour le combler.

    Comme toi, je suis exigeante, je ne veux pas d´un petit amour, je le veux absolu ou pas du tout. Si Dieu existe, c'est la moindre des choses que de se donner pleinement à Lui. Chaque jour me confirme que c'est ma voie : j'ai un besoin d'action universelle et de rechercher toujours plus cet Absolu.

    Nietzsche a écrit qu'il fallait « être une éponge pour être l'ami de l'ami au cœur débordant ». Charlotte, ta sensibilité fait de toi une éponge et même si la vie t´a meurtrie, tu as la capacité de capter l´amour tout autant que la souffrance. Il te paraîtra invraisemblable que je te dise que nous avons beaucoup de points en commun tant nos vies semblent différentes, mais nous nous rejoignons dans cette soif de sens et de pureté. Et puis, faut-il avoir vécu les mêmes choses pour pouvoir se comprendre ? je ne pense pas.

     

    Bats-toi, la violence que tu retournes contre toi est une formidable source d´énergie que tu peux déployer pour rendre le monde plus beau et plus juste. Ne te pose pas en victime, ouvre-toi à l’existence, tu en as la force.

     

    J´attends de tes nouvelles avec impatience et t´embrasse de tout mon cœur.

     

    Pélagie

     

     

     

    PS : Si tu as besoin de calme, de te retrouver, de réfléchir autrement ou de te reposer, n’hésite pas à venir passer une semaine de vacances dans notre hôtellerie cet été si ta tante te le permet. Je serai vraiment heureuse de te revoir même si la communauté ne me laisse pas beaucoup de temps pour les hôtes et l´écriture. En fait, j'ai le droit d´envoyer une lettre par mois : quand je ne t´écris pas, j'écris à ma petite sœur.

  • 17 juin 2003 au 27 juin 2003

    Paris, le 17 juin 2003

     

    Chère Pélagie,

     

    Enfin, je parviens à répondre à ta lettre après avoir passé plus de quinze jours couchée.

    Le jour de réception de ton courrier, il se trouve que j´avais rendez-vous avec mon psy. J´étais sur les nerfs et assez agressive : l´énergie dont tu m’avais parlée, je la sentais puissante. Je bouillais tellement que dans la rue, j'étais prête à anéantir le premier passant qui me bousculerait.

    Tu as été un déclencheur : j'ai réussi à parler de mon secret à mon psy tout en le menaçant de le tuer s´il en touchait mot à ma tante.

    Pour la première fois avec lui, je ne pouvais m´arrêter de parler : de mon impuissance et de mon anéantissement pendant les attouchements et de l´impossibilité d´en parler à ma tante puisqu´il s’agit de son ami.

    Je connais ma tante comme si je l’avais faite et je sais qu'elle culpabiliserait si elle apprenait que son ami m’a touchée et dans le cas même où elle le saurait, elle serait considérée comme témoin, voire complice, si je portais plainte, ce que je ne ferais jamais, tant la situation est délicate.

    Depuis cet entretien avec mon psy, je me sens vide, lourde et sans énergie.

    Le lendemain matin, je me suis retrouvée dans l´incapacité de soulever mon corps et de le sortir du lit. Tout mon dos était collé au matelas et l’effort qui aurait consisté à me mettre en position verticale me semblait surhumain.

    Impossible d’aller au lycée : ma tante a fait venir à la maison notre médecin de famille qui a diagnostiqué une dépression. Il a joint mon psy au téléphone et m´a prescrit des antidépresseurs.

     

    Pélagie, c’était horrible : je me sentais comme une loque : une chose posée là sans émotion et sans intelligence. J'ai essayé de lire mais mon esprit avait déjà oublié les deux premières lignes quand j’arrivais à la troisième. Je devenais idiote : ma mémoire flanchait tant que je devais me faire des listes écrites des choses à faire comme me laver les cheveux ou acheter du pain. Même le désir de boire ou de fumer m'avait quitté : je découvre, depuis que je prends des antidépresseurs, la réalité comme une chose curieuse. Les choses et les gens sont là comme d'habitude mais mon regard change alors que le monde est toujours identique : une succession de vide et de plein toujours en mouvement comme mes émotions, comme la nourriture qui rentre et sort de moi et comme le vide dans mon estomac.

    Tu auras deviné que mes relations avec la nourriture ne s´arrangent pas. C'est comme si j'étais mariée avec elle car comme avec tout ce qu'on aime passionnément, je passe par des moments de folles attractions suivis de moments de répulsion où je lui résiste comme une chaste et pudique jeune fille en  lui permettant de me pénétrer seulement quand je l’aurais décidé ou en la rejetant en bloc dans des jeuns prolongés, mon ventre vide la défiant pour ensuite céder et la retrouver dans des orgies où je m´abaisse à dévorer tout ce que je m´interdisais auparavant.

    La bouffe – je préfère ce mot à « nourriture » car elle ne me nourrit pas, elle me consume et rend mon corps bouffi quand je cède à ses avances- occupe toutes mes journées depuis quinze jours où je suis seule à la maison.

    Chaque matin commence par une longue inspection de mon corps devant le miroir : j´observe où les os pointent à travers la peau, où la chair est trop présente comme sur mes cuisses, mes fesses, mes seins, toute cette masse dégoulinante de féminité que j´aimerais perdre.

    Puis, je me pèse : mon humeur varie selon l´aiguille sur la balance : bonne humeur si mon poids baisse ou se stabilise, je deviens exécrable si j'ai grossi.

    Ensuite, je me lave et me tartine de crèmes amincissantes plus chères qu'une barrette de shit et me racle la peau jusqu´à en saigner avec un gant de crin. Martyriser mon corps est la seule façon pour moi d´en sentir les contours et même l'existence. Quelquefois, je me caresse avec un couteau pour le plaisir lié au risque de me couper et l'envie de me taillader qui suit.

    Enfin, l'activité qui me prend la majeure partie de la journée est de faire les courses successivement dans plusieurs magasins. J´inspecte toutes les étiquettes des produits allégés pour connaître la proportion de lipides et le nombre de calories qu'ils contiennent. Puis, je vais dans une pharmacie suffisamment éloignée de la maison pour ne pas y croiser les voisins qui pourraient tout répéter à ma tante pour me fournir en substituts de repas, barres protéinées et pilules aux plantes pour « éliminer ».

    Tout mon argent de poche y passe et j´en demande toujours davantage à ma tante. Celle-ci pense simplement que je surveille mon poids, elle ne remarque pas ma minceur toute neuve (j'ai perdu cinq kilos en dix jours) que je cache sous des vêtements larges et informes.

    De retour à la maison, j´avale un substitut de repas et me mets aux fourneaux où je prépare des plats compliqués, des gâteaux et des tourtes pour le repas du soir.

    Quelquefois, je craque et ingurgite une tarte entière nappée de crème chantilly puis je me force à vomir aux toilettes. Cette lourdeur dans l´estomac quand il se remplit m'est insoutenable. Quand je me vide, je retrouve cet état de vacuité et là je me perçois en communion avec le monde : je suis à la fois vivante et vidée, sans aucune force, je suis ivre de ne pouvoir me passer de ce manque.

    Je voudrais vomir tout le dégoût, la haine et la violence que j'ai en moi.

    Je ne mérite pas ton amitié : l´amour et la liberté sont des mots vides de sens. Je ne sers à rien et je sais que je ne pourrai changer ce monde d´adultes qui m´écœure.

    J’ai envie de vivre, d’aimer, mais je ne peux pas et j´en meurs. A quoi ça sert de s´accrocher quand on n’a plus la force de se battre ?

    Le seul moyen que j'ai trouvé excitant pour supporter la vie, c'est la nourriture, cette drogue légale puisqu´elle se vend partout et coûte peu. Mais comme je ne peux tolérer que mon corps grossisse, je lui fais la guerre.

     

    Notre monde est centré autour de la nourriture. Les gens se retrouvent pour manger, les restaurants ne désemplissent pas, chacun aime parler de son dernier ou de son prochain repas et les fêtes sont toujours l’occasion d’orgies alimentaires. A toute heure du jour ou de la nuit on peut trouver à manger à Paris : dans des épiceries, des crêperies, des restaurants, des kebabs ou des traiteurs chinois.

    Souvent les gens aiment manger en groupe. Je ne comprends pas pourquoi et je trouve même que c’est le comble de l’indécence.

    Avaler, mâcher de la nourriture pour l’introduire dans son corps : c’est un acte intime presque sexuel. Je ne supporte ces machouillements, les bruits que font nos bouches avant de déglutir. Quand j’entends ma tante au dîner qui mastique et avale, ça me fait le même effet que si elle était en train de se masturber devant moi ; c’est immonde et vulgaire. J’exècre qu’on me regarde manger comme je déteste qu’on m’observe quand je suis en train de m’épiler. C’est vulgaire d’offrir aux yeux des autres ces mastications d’aliments qui sont en train de se transformer en bouillie. Regarde ce qui sort quand tu vomis, n’est-ce pas dégueulasse ?

    Je fuis ces cérémonies indécentes de repas en commun. J’ai même refusé de répondre à une invitation de Jean-Baptiste un soir car j’étais persuadée qu’il allait me proposer d’aller dîner.

    Non, avec lui, surtout avec lui, je ne voulais pas répéter cette scène primitive, je l’aime trop pour le voir et me montrer en train de me nourrir.

    S’alimenter devrait  être une chose cachée que l’on effectue seul dans le noir, un mal nécessaire que, par charité , on n’impose pas aux autres.

    Si j’accepte de partager un repas, j’ai trop peur, soit de ne pas manger, ce qui incommode l’autre et qui est obligé de faire un one-man show, soit de ne pouvoir me maîtriser en ingurgitant une quantité astronomique de bouffe et de me rendre ainsi ridicule. Le plus sage et le moins compliqué est donc d’éviter ces rencontres et de refuser toute invitation.

    Le soir, je regarde ma tante avaler les plats que je lui ai préparés toute la journée et cela suffit à m’ôter toute envie d’avaler quoi que ce soit. Ces bruits de succion me rappellent une chasse d’eau.

     

    De toute façon, tout livre de diététique nous enseigne que nous mangeons trop dans notre société alors que nous vivons de manière sédentaire. Nous n’allons plus à la chasse, à la pêche ou à la guerre : pourquoi manger trois fois par jour ?

    Quand on jeûne, on connaît à nouveau la véritable faim physiologique et non ce creux artificiel du fond de l’estomac stimulé à heures fixes par le cerveau qui compense ses tensions en se souvenant du plaisir qu’il a à manger.

    Il existe une addiction à la bouffe identique à la dépendance au tabac ou à l’alcool : plus on mange, plus le ventre réclame davantage et c’est sans fin, ce cercle de la faim. En particulier en ce qui concerne le sucre : il fait augmenter l’index de glycémie dans le sang dès qu’on ingurgite une viennoiserie ou une barre chocolatée, puis peu de temps après, on se retrouve en état d’hypoglycémie devant un distributeur de chocolats sur un quai du métro, obligé d’absorber à nouveau un aliment sucré comme un junkie qui réclame à nouveau sa dose pour survivre.

     

    Tu vas me demander où je vais en venir avec cette lutte perpétuelle contre ce qui nous est vital.

    Je voudrais vivre dans un monde sans bouffe où on n’aurait jamais la nécessité de travailler pour vivre, pour manger, un lieu où ce vide, ce manque qu’on appelle faim ne nous pousserait pas aux pires atrocités pour se rassasier. Et puis, j’aime cette silhouette pure qui laisse apparaître les os. On s’attache à cette chair encombrante qui ne nous suivra pas dans la tombe, à ces seins, ces formes qui dépassent et nous renvoient à l’état de vaches laitières. Oh ! Comme je rêve à un buste plat, à des cuisses de grenouille, à un corps qui oublie ce sang mensuel. Toutes ces règles imposées par l’extérieur et qui nous reviennent périodiquement m’horripilent, comme tout ce qui est à recommencer inlassablement : manger, se laver, faire le ménage…etc., etc.

    Je voudrais que l’ordre soit permanent, que tout soit d’emblée parfait sans que l’on ait sans cesse à répéter les mêmes gestes.

    Il suffit de visiter une seule fois une décharge publique pour se rendre compte du nombre de détritus que nous engendrons rien qu’en mangeant. La nourriture est le véritable fléau universel dont personne ne parle. Le péché originel n’a-t-il pas débuté par l’acte de manger ?

    Manger en grosse quantité est le résultat d’une propagande véhiculée par les diététiciens qui soutiennent qu’il faut trois repas par jour.

    J’alterne tous les différents types de régime à la mode : le régime protéiné, la mono diète, le régime « riz »… Je trouve que ce n’est pas une occupation moins valable que par exemple l’obsession des vêtements ou du sport. Moi, j’expérimente tous les moyens d’absorber la matière qui me compose et en ce sens, je vais directement à l’essentiel dans le souci de mon apparence : ma parure, c’est la chair qui se rétracte.

     

    Demain, je retournerai au lycée et ne pourrai plus dédier mes journées à mes trois vœux à moi : contrôle, pureté et jeun.

    Dans une semaine, ce sera les vacances et j’ai bien envie de demander à ma tante la permission de venir te voir au mois de juillet.

     

    A bientôt,

     

     

    Charlotte

     

     

    Saint-Amaens, le 28 juin 2003

     

    Ma chère Charlotte,

     

    J’avais raison de m’inquiéter de ne pas avoir de tes nouvelles.

    Tes problèmes d’anorexie et de boulimie sont les derniers symptômes d’une dépression salutaire puisqu’elle signifie que tu prends enfin conscience de ce qui te fait souffrir.

    Tu rationalises par de grandes théories sur l’alimentation mais ce qui transparaît dans tes écrits, c’est une passivité face aux événements, une difficulté à t’aimer, à t’affirmer dans le monde et à concevoir que tu puisses être active pour faire des choix et provoquer des changements.

    Depuis le début de notre correspondance, tu es sans cesse dans la plainte pour montrer combien tu vas mal et combien tu veux te détruire. Jamais tu n’as exprimé un véritable désir d’aller mieux et de vivre en prenant part au monde. Ce qui te dérange dans les gestes à répéter quotidiennement, c’est que tu dois fournir un effort pour construire un monde meilleur sans que les résultats de tes efforts ne soient visibles immédiatement.

    Dieu nous a laissé un monde inachevé, imparfait, et c’est à nous d’en faire un paradis en prenant nos responsabilités.

     

    Prends le risque de vivre, d’aimer, de désirer sans t’enfermer dans une petite existence balisée par des rituels qui te rassurent. Il y a des manières plus intéressantes d’occuper son temps que celle de focaliser sur la bouffe toute la journée. Tu critiques les autres qui te semblent obsédés par la nourriture alors que c’est toi qui ne penses qu’à elle inlassablement.

    Je comprends que tu ne veuilles pas dire à ta tante ce que tu as subi il y a un an mais ton corps veut lui dire combien tu souffres. Essaie de t’exprimer avec des mots à toi, ton thérapeute ou Jean-Baptiste, mais ne te complais pas dans la douleur en la dissimulant sous le masque de la nourriture : tu sais bien que ce n’est pas la racine du problème.

     

    Dans le christianisme, beaucoup de femmes se sont privées de nourriture et certaines ont été canonisées mais la différence notoire est que le jeun leur permettait de vivre dans un amour plus total : c’était un moyen et non une fin en soi.

    S’oublier pour mieux aimer est aux antipodes de l’obsession profane de nos sociétés pour les régimes. Les notions de bien et de mal ont été projetées sur l’image corporelle : l’idée de Dieu liée à la perfection et à la pureté est à présent contenue dans l’image de la minceur tandis que celle du diable associée à la corruption par l’appétit, la paresse et l’avidité est personnalisée par l’obésité.

    Ta quête de pureté est louable mais tu ne l’exprimes qu’en terme de désir laïc qui est de parvenir à une certaine apparence physique extérieure.

    Tu trouves que les seins et les hanches sont laids et que le corps féminin normal est mal fait : tu veux aller à l’encontre de la Nature, redevenir une enfant sans formes. Pour cela, tu es prête à te rendre malade, pourquoi refuser d’être une femme en bonne santé ? Pour qu’on te plaigne, ce qui t’évite de prendre tes responsabilités en faisant partie du monde des vivants ? Tu te veux libre mais tu es prisonnière de la nourriture qui t’empêche même de voir ton meilleur ami.

    La véritable liberté serait de faire des repas suffisants pour avoir de la force et de ne plus y penser.

    Ce n’est pas pour rien si le Christ s’est donné lors d’un ultime repas : manger consiste aussi à une communion avec les autres : on incorpore ensemble de la nourriture avec le même goût en même temps. Je conçois que c’est un acte très intime que de faire sien le monde extérieur et c’est même de l’alchimie puisque nous transformons la matière pour l’assimiler dans notre corps. C’est vrai qu’il faut avoir conscience que ce n’est pas un acte banal mais il ne faut pas en faire une fixation non plus : se nourrir quand on a faim en veillant à ce que notre corps soit en bon état de marche. Rendre grâce pour la nourriture qu’on va assimiler est aussi important.

     

    Si j’essaie de te secouer ainsi, c’est parce que je tiens à toi et que je veux que tu parviennes à être heureuse. J’espère que cela ne te dissuadera pas de venir me voir si tu le peux.

    Tu pourras te refaire une santé : ici, il y a une cantine avec des mets équilibrés mais pas de restaurants, de supermarchés ou de pharmacies à cinq kilomètres à la ronde.

     

    Avec toute ma tendresse,

     

     

    Pélagie

     

     

    PS : Je serais tellement heureuse de te revoir !

     

     

    Paris, le 27 juin 2003

     

    Chère Pélagie,

     

    Je n’attends pas ta réponse à mon dernier courrier car je voulais te donner de mes nouvelles avant. Les antidépresseurs me mettent dans un état d’euphorie et d’hyperactivité : j’ai envie de faire mille choses, d’aller voir tous les films au cinéma, de me promener dans les parcs, de me dorer au soleil et d’acheter pleins de gadgets inutiles qui encombreront ma chambre.

    Un miracle : je ne pense plus autant à la nourriture, je picore mais je n’ai plus de crises de fringales.

    Je crois que je n’aurais pas pu devenir une vraie boulimique, une bonne anorexique non plus d’ailleurs, je suis une intermittente des troubles du comportement alimentaire !

     

    J’ai enfin renoué avec Jean-Baptiste et ai pu lui confier mon douloureux passé et mes difficultés avec la bouffe. Il m’a longuement écoutée et a réagi d’une façon extrêmement fine et appropriée : Quand s’est approchée l’heure des repas, il a rempli un bol de crevettes roses, aliment qui « passe » sans culpabilité et sans lourdeur dans l’estomac, et m’a invitée à picorer dedans si j’en avais envie. Pendant qu’on mangeait, on continuait à parler comme si de rien n’était, et il ne vérifiait pas les quantités que j’avalais. Résultat : sans m’en rendre compte, j’ai presque fini le bol alors que le même plat servi dans une assiette m’aurait bloquée complètement. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un repas familial me rebute : toute cette nourriture préparée et servie dans une assiette me donne la nausée. Il y a quelque chose d’épuré, de sobre, à servir les repas dans un bol : il habille et cache son contenu alors que l’assiette l’étale de façon vulgaire.

    Mais l’idéal, pour moi, serait qu’il existe une pilule m’apportant tous les nutriments nécessaires, à avaler chaque matin avec mes cachets d’antidépresseurs. D’ailleurs, je considère les aliments comme des médicaments : je sais que les protéines sont des éléments nécessaires qui nourrissent directement les muscles et je n’ai donc aucune appréhension à en consommer. Pour le reste, je contrôle les calories et essaie de bannir les sucres et les graisses. J’aurais tout intérêt à prendre des actions dans les firmes de produits allégés !

     

    Une fringale de mouvements remplit le vide en moi : je parcours des heures durant les rues de Paris. Pendant que je marche, je sens que mon corps puise de l’énergie dans mes muscles : en vérité, je me sens maigrir et c’est un état divin comme si j’avais le pouvoir de remodeler mes cuisses. Quand je m’ausculte dans le miroir, je me coupe en deux : le haut me convient, mon buste est plutôt fin avec des seins minuscules et mes os apparaissent en transparence au niveau des épaules. Mais sous la taille, c’est horrible : la chair est flasque, mes fesses et mes cuisses sont boudinées.

    Je rêve d’un corps androgyne qui ne soit ni homme ni femme , un corps lisse, ferme, sans rondeur et sans gras. Ce n’est qu’en me sacrifiant moi-même, en me dépensant que j’arriverai à ce but : c’est une bataille sans fin et sans faim car je fais la guerre à la nature qui veut que les femmes aient des réserves de cellulite et des formes.

    Je ne pense plus à la nourriture mais je ne pense qu’à fondre mes réserves de graisse. Bizarrement, j’ai remarqué qu’en mangeant peu je perds plus de poids qu’en jeûnant totalement. Je crois qu’en digérant nous consommons de l’énergie.

     

    Avec le temps, ma relation complexe avec la nourriture est une difficulté que j’arriverai à dépasser, surtout avec l’aide d’amis tels que Jean-Baptiste et toi, mais cette peur et ce refus de vivre mettront plus longtemps à se résorber.

    Même avec l’amitié, il y a des choses qu’on ne peut partager : qu’on vit et qu’on n’arrive pas à dire à d’autres tellement on en a honte ! Je voudrais te remercier de m’accepter telle que je suis quand je ne suis plus qu’une épave et que je me répugne.

    Je sens le mal comme une bête féroce tapie en moi, prête à bondir : sensation de mort intérieure avec une impression de n’être rien ou de n’être qu’une chose. Le vide en moi sommeille, prêt à m’engloutir.

    Demain, je pars en Bretagne pour le week-end avec Jean-Baptiste : j’ai un besoin physique de retrouver la mer et peut-être même que je ferai une initiation à la plongée avec lui.

    Puis, j’ai obtenu l’autorisation de venir te voir à partir du quatre juillet puisque malgré une baisse de mes résultats je passe en terminale en septembre. Ma tante a trouvé étrange mon idée de passer du temps dans une communauté religieuse. Elle a téléphoné à votre congrégation pour vérifier que ce n’était pas une secte d’allumés quelconque qui passeraient leur temps à se droguer. Apparemment, la sœur hôtelière a su la rassurer !

    Je sais que tu n’as pas beaucoup de temps à me consacrer et que tu dois rester dans le silence mais j’espère que pendant mon séjour, nous pourrons au moins continuer à nous écrire peut-être même quotidiennement.

     

    J’ai hâte de te revoir et t’embrasse de tout cœur,

     

     

    Charlotte

  • 4 au 5 juillet 2003

    4 au 5 juillet 2003

    St-Amaens, le 4 juillet 2003

     

    Ma chère Charlotte,

     

    Quelle joie de te revoir aujourd'hui, mais ton amaigrissement est spectaculaire : je t´en supplie, profite de cette semaine pour reprendre une alimentation correcte.

    Malheureusement, je ne peux partager les repas avec les hôtes, je dois les prendre en silence dans une autre salle avec les sœurs.

    Quand je relis tes trois dernières lettres, je suis heureuse de constater que tu as pu vivre des expériences fortes qui t´ont permis de te sentir vivre et de t´affirmer autrement qu´à travers la nourriture.

    Dis-toi que le règne de Dieu, c’est un supermarché où tout est gratuit en abondance.

     

    Un jour, je t´avais écrit que malgré les apparences, tu me ressemblais beaucoup dans ta soif d´absolu. Ton problème alimentaire te confronte à la question métaphysique de ta place dans l´univers : question du commencement et de la fin, de ton refus de la mort, de ta recherche de fusion dans l´amour et les limites entre le monde et toi.

    Manger le monde, c'est t´exposer à te confondre avec lui jusqu´à t´y perdre.

    Ta maigreur viole le regard d´autrui pour le forcer à voir l’ombre de la mort, le seul choix que tu as pu faire plutôt qu’une vie non choisie. Ton obsession du poids n'est que le reflet d'une difficulté à trouver ta place.

    Tu dois à la fois faire le deuil de l´absolu afin de le retrouver mais autrement sans le chercher.

    Ainsi, tu apprendras à utiliser ton énergie que tu perds dans une guerre contre toi-même.

    L´excès et la passion peuvent se trouver dans le quotidien et dans la vie ailleurs que dans l´obsession de la minceur absolue : tu l´as découvert dans ce moment de silence avec ton meilleur ami et lors de tes plongées sous-marines.

    Mais le silence n’exclut pas le partage : après un film ou un livre qui nous a ému, il est légitime d'avoir envie d´exprimer ce qui nous a plu et ce que ça provoque en nous : ça s'appelle le partage. Si tu étais capable de mettre des mots sur tes émotions, tu arriverais à les gérer autrement que par des compulsions boulimiques.

     

    Sais-tu qu'une de nos sœurs Aurore était nutritionniste ? Je lui ai parlé de toi et elle m´a donné quelques conseils qui pourraient t´aider.

    En tenant un carnet alimentaire qui retranscrit chaque jour ce que tu manges, tu pourras te rendre compte objectivement de ce que tu consommes et réajuster peu à peu tes repas en réintroduisant progressivement les aliments que tu t´interdisais jusque-là.

    Je suis prête à lire chaque jour avec toi ton carnet pour t´aider à acquérir une alimentation plus équilibrée suivant tes goûts propres.

    Je te donne rendez-vous tous les jours à onze heures dans ma chambre cent un au quatrième étage pour faire le point à ce sujet. Ce sera l’occasion de se retrouver et de discuter de ce que tu as envie. Comme je te l´ai dit, il y a une messe à la chapelle à seize heures trente tous les jours, à laquelle participent toutes les sœurs de la communauté et les hôtes en séjour chez nous. Tu es libre d´y venir ou non, ne te sens pas obligée.

    Les « messes alimentaires » ont lieu de sept à huit heures pour le petit-déjeuner, à midi trente pour le déjeuner et à dix-neuf heures trente pour le dîner. J´oubliais : il y a un accès libre à la salle de restauration pour le goûter de quinze heures trente à seize heures trente. Evite peut-être d´y aller au début et essaie de te réguler sur les trois autres repas.

     

    Bien sûr, si tu le souhaites, notre correspondance continuera toute la semaine ; tu peux glisser tes lettres sous ma porte.

     

    A demain

     

     

    Pélagie

     


    Saint-Amaens, le 5 juillet 2003

     

    Chère Pélagie,

     

    Notre entretien de ce matin me trotte encore dans la tête. Tu ne peux pas imaginer comme il m´a coûté de rédiger ce carnet alimentaire hier. Je crois que j'aurais été moins gênée de décrire mes selles en détail.

    Aujourd'hui, j'ai réalisé combien mon problème avec la nourriture me pompe toute mon énergie.

    Quand tu as lu la liste de ce que j´avais mangé, je me suis sentie mise à nue, perdant tout semblant de dignité.

    Hier, le déjeuner a été une épreuve : il régnait un silence de mort dans le réfectoire qui m´a pesé dès que je suis entrée.

    Les regards sur moi m´agressaient à chaque bouchée, tant et si bien que je n'ai avalé que quelques haricots verts et les carottes râpées, laissant de côté la viande et le dessert.

    Le silence mettait trop en évidence l´acte de manger. Il m´était insupportable qu'il ne reste que ça : ces bouchées à avaler que je ne pouvais dissimuler derrière un flot de paroles.

    Malaise.

    Le soir, j'ai évité le dîner et me suis enfermée dans ma chambre et ai mangé mes substituts de repas et mon paquet de biscuits au sésame. Total estimé : neuf cent vingt calories pour les substituts plus mille calories pour les vingt biscuits : j'aurais mieux fait de dîner, la note aurait été moins salée.

    Bien sûr, je me suis sentie coupable de ne pas avoir pris le repas commun et de m´être empiffrée et je me suis fait vomir. Après, je me suis sentie coupable de m´être fait vomir et j'ai pris un somnifère pour ne plus penser et sombrer dans le sommeil.

    A force de me gaver de substituts de repas, je me retrouve avec des substituts de vie qui ressemblent étrangement à la mort.

    Ce matin, je me suis réveillée pleine de bonnes résolutions, la première étant de participer aux agapes, mes stocks personnels de nourriture ayant été écoulés la veille et m´étant promis de ne plus jeûner.

    Le silence du petit-déjeuner m´a paru cette fois reposant puisque j'étais de bonne humeur. C'est l'après-midi et le soir que mon comportement alimentaire se gâte au fur et à mesure qu´augmente mon angoisse de ne pas pouvoir contrôler le plein et le vide en moi.

     

    Quel bonheur de frapper à ta porte ce matin. Y a-t-il quelque chose de plus beau que de retrouver quelqu'un qui vous aime et fait attention à vous ?

    J'étais moins fière quand je t´ai fait lire mes comptes-rendus alimentaires clandestins sur mon carnet. Tu as pu noter cependant que le petit-déjeuner de ce matin a été « normal » : j'ai même pu apprécier ces deux tartines de beurre salé sans complexe et surtout sans culpabilité en les dégustant très lentement.

    Notre échange sur la discipline m´a réellement fait réfléchir. Moi qui ai toujours critiqué la religion et ses règles, je n'avais pas conscience du credo que je m´impose au niveau alimentaire :

    Pas de gras et de sucre ne mangeras sinon te feras vomir ou des exercices physiques punitifs feras.

    Pas plus de cent calories à la fois ne mangeras.

    Des protéines en quantités tu mangeras.

    Pas de plaisir en mangeant tu n’auras

     

    Je commence à peine à réaliser à quelle discipline intenable je me contraignais : si difficile à tenir qu'elle générait des fringales qui me culpabilisaient.

    J'ai compris combien la discipline extérieure bien moins difficile peut libérer : en prenant les repas à heures fixes on se vaccine en empêchant que la nourriture devienne une obsession. Quand on est incapable de rigueur personnelle, la rigueur du groupe ou de la société la remplace. Voilà pourquoi des lois et des règles existent dans toute communauté.

    « Aime et fais ce qu'il te plaît », quel joli commandement tu m´as appris. Il m´a toujours paru choquant que le fait d'aimer soit un ordre. Je comprends mieux maintenant : aimer constitue un effort et un engagement tournés vers l'autre. Pour cela, il faut réussir à dominer ses propres instincts qui poussent à ne penser qu´à soi et à son propre confort.

    Oui, j'ai vraiment compris le sentiment de liberté qui naît du contrôle et de la discipline pour aimer.

    Le fait que la matinée soit balisée par le petit-déjeuner puis notre rendez-vous suivi du déjeuner m´a rassurée. Après le petit-déjeuner, je me suis promenée une heure au bord de la mer et j'ai préparé notre entrevue comme on prépare un rendez-vous amoureux pour qu'il se passe le mieux possible.

    J’aime ce décalage entre l´écriture et le temps. Ce soir à l’heure où j´écris ces mots sur une feuille, tu sais déjà tout ce que je t´écris puisque je te l´ai dit à onze heures.

    Mais quand je le rédige ce soir, j'ai déjà pris du recul puisque entre temps j'ai vécu encore autre chose cet après-midi et ce soir. Je te remettrai cette lettre que demain à onze heures et tu la liras devant moi avant que nous commencions à parler, comme convenu.

    La magie de l´écriture consiste en ce qu'elle fige le temps à un moment donné et permet ainsi de faire le point. Elle est la vérité à l'instant où j´écris et pour cela elle est belle. Cela doit être le propre de tout art.

    Je comprends pourquoi on demande aux boulimiques de tenir un carnet alimentaire : c'est l´unique moyen de ne pas tricher et d´objectiver comme le dit mon psy.

    C'est avec lui que j'ai compris combien j´avais des troubles de la mémoire : impossible de me souvenir de ce que j´avais mangé, ce que j´avais vomi, de ce que j´avais lu ou la trame du film que j´avais vu au cinéma ou à la télé. Après quelques heures ou quelques jours, je n'en avais plus aucune trace dans ma tête, non parce que je n’étais pas attentive, au contraire mais parce que j'étais trop collée à la réalité : j'étais ce que je mangeais, j'étais le héros du film ou du livre.

    Pour s´inscrire dans un souvenir, il faut un minimum de recul par rapport à la réalité pour qu'elle devienne objective : moi je n'en ai aucun tellement je suis sensible aux autres et à l´environnement ; je disparais en lui jusqu´à perdre toute identité. Mon handicap m´oblige à voir plusieurs fois un même film avant de savoir prendre cette distance.

    Quand par malheur, je me retrouve dans un groupe qui débat autour d´idées avec des opinions contradictoires, j'ai envie de disparaître car j'ai une telle faculté de compassion que je me retrouve en chaque argument. Oui, je suis à la fois pour et contre la peine de mort ou l´avortement, non par démagogie mais parce que je parviens vraiment à comprendre le bien fondé de chacune des opinions bien que je sache qu´elles ne se valent pas toutes.

    Quand on me demande mon avis, j'ai tellement adhéré à chacun des discours que je réponds que je n'en ai pas et que j'ai l’air idiot. Plutôt que de dire que je n'ai pas d’avis, il serait plus juste de dire que j'ai TOUS les avis.

    Voilà pourquoi avec toi, j'ai compris pourquoi l´écriture m'est si chère.

    Quel joli mot que celui de « correspondance », proche d´harmonie et combien justement il s´accorde bien aux relations épistolaires.

    Le langage verbal ne me permet pas d'avoir ce recul nécessaire pour identifier ce que je ressens mais j´y parviens très bien par l´écriture. Par son intermédiaire, j´analyse, je réfléchis mon vécu, ce qui me permet d´être suffisamment distanciée pour me sentir vivante et une en dehors du monde. c'est un acte d´amour que de prendre le temps d´écrire. Il est tellement facile de déverser un flot de paroles orales comme on vomit sans se soucier de savoir si l'autre est disponible à recevoir son discours.

    L´écriture est un acte réfléchi : on sait que l'autre lira et relira nos mots et on en mesure l´exactitude, ce qui les rend bien plus précieux. Une lettre est un cadeau comme un baiser que l'on envoie en soufflant dans sa main. L´acte d’écrire est magique : il n'y a plus que ces doigts qui laissent leurs empreintes sur le papier, son message gravé dans la matière pour le transmettre à autrui.

    Les moyens de communication virtuels comme les messageries électroniques ne remplaceront jamais la véritable écriture physique sur un papier. Il n'y a pas plus impersonnel qu'un clavier qui enlève à l´écriture sa part d´humanité car justement il n'y a plus de correspondance entre la pensée et la danse de la main qui rentre dans une sorte de transe chamanique.

     

    J’en viens à ce que tu ne sais pas encore : ce que j'ai vécu après onze heures.

    A mes yeux, la nourriture est une drogue qui provoque la pire des addictions : plus on mange, plus on a faim souvent. A midi, mon ventre criait famine tant et si bien que j'étais la première à la porte de la salle de restauration. Je crois que je suis en train de redécouvrir le goût. Avant l´alimentation se divisait en deux mondes : celui des gentils, les produits allégés et peu caloriques et celui des méchants les aliments riches en gras et sucre contre lesquels je livrais bataille. Consommer un aliment de plus de cent calories à la fois me terrifiait. Au cours de ce déjeuner, j'ai décidé d´arrêter ma comptabilité calorique pour expérimenter avec une curiosité enfantine et naïve les textures et les goûts des aliments. En dehors de toute considération diététique, j'ai remarqué mes préférences pour ce qui est sain : les crudités plutôt que le pain, les légumes plutôt que les frites ou les yaourts plutôt que le flan.

    Néanmoins à seize heures, mes théories se sont écroulées : je me suis retrouvée seule dans la salle du self-service et j´y ai dévoré quatre chaussons aux pommes de suite que j'ai gardés dans mon estomac. J'ai ressenti du plaisir uniquement lors du premier, les autres ont été avalés seulement par automatisme.

    Ensuite pour éliminer tout ça, je suis allée nager une heure dans l´océan glacé.

    J'ai tellement malmené mon corps que je ne sais plus quels sont ses besoin. Lors de crises de fringales, je rêve de me suicider avec la bouffe comme dans cette scène des Monty Python où un type obèse éclate en avalant un chocolat à la menthe concluant un repas pantagruélique ou cet assassinat illustrant le péché de gourmandise dans « Seven » où un homme meurt d'une overdose de spaghettis.

    Tu m´as dit qu'il faut aimer son corps car il est le temple de l’esprit mais chez moi l’un est à l’image de l´autre : torturé et abîmé.

    Voilà pourquoi je n'ai pas pu me rendre à la messe, mon esprit était accaparé par la bouffe. J´imagine que pour communier, il faut avoir la conscience tranquille et l’esprit libre.

     

    Je suis désolée, je tenterai de faire mieux demain.

     

    Je t´embrasse,

     

    Charlotte