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12/01/2007

EN FIN DE COMPTE (seconde faim)

28 décembre 2003 seconde faim

EN FIN DE COMPTE (seconde faim)medium_escalierparadis.jpg

 

Paris, le 28 décembre

 

 

Très chère Pélagie,

 

Ma dernière lettre date du mois de juillet après la mort de mon ami Jean-Baptiste mais je t’écris comme si je t’avais quittée hier.

Une telle absence de nouvelles est peut-être impardonnable mais les personnes qui s’aiment vraiment, les vrais amis, sont en dehors du temps, savent reconnaître la présence dans l’absence, (Jésus, n’en est-il pas le signe réel ?), accueillir et pardonner tel le fils prodigue quand il revient du pays de l’indicible que ce soit dans l’extrême douleur ou l’extrême plaisir.

 

Tu te doutes bien que je reviens de loin, du pays de l’épreuve et de la souffrance qui enferme dans une tour d’ivoire, inaccessible aux communs des mortels à part ceux qui ont une échelle assez longue pour parvenir à l’unique fenêtre du cachot et le courage de la gravir au risque de se faire rabrouer part une princesse qui ne veut pas être libérée, tant elle est terrorisée par le monde extérieur.

 

Après mon retour à Paris en juillet, j’ai sombré.

D’abord, j’ai décidé de jeûner, ne m’autorisant que du café noir et du soda sans sucre (comment faisaient les saintes anorexiques avant l’apparition de ce breuvage exquis et acalorique ?) et vomissant systématiquement en cachette les plats préparés par ma tante.

J’ai tenu neuf jours puis je carburais avec des tranches de citron vert..

 

La chambre vide de Jean-Baptiste en face de mon appartement me hantait littéralement.

Ce petit prince avait fait un testament où il me léguait le peu d’argent qu’il possédait : j’ai pu récupérer quelques livres, ses vêtements, un pouf, des bougeoirs et de l’encens qui me rappelaient les effluves d’antan, mes madeleines de Proust.

Je portais ses tee-shirts baggy qui avaient l’avantage de dissimuler ma perte de poids, mon visage gardant toujours ses joues rebondies, me parfumais à l’ylang-ylang et me nourrissais de thé au gingembre, plongée dans une obscurité quasi permanente.

 

Pour me changer les idées, ma tante m’a installée dans ma chambre un ordinateur avec Internet .

Ca a été pire : avec une facilité déconcertante, des moteurs de recherche m’ont guidée vers des sites sur les « troubles du comportement alimentaire » (ou TCA) : sites d’information et d’aide, j’ai participé à des forums de discussion où s’affrontent celles qui se complaisent dans leurs troubles et en font étalage, celles qui se battent, celles qui s’estiment guéries ou encore la majorité qui comme moi alternent entre tous ces états.

Des liens plus cachés m’ont menées vers un monde virtuel à la fois fascinant et effrayant : les sites pro-anorexiques qui sont des sortes de sectes où les adeptes prônent l’anorexie avec ses prières (« Oh Anorexie, je te livre mon corps et mon âme, je persiste et signe devant mes sœurs de famine »), ses dogmes (aliments autorisés et surtout interdits avec photos à la clé des aliments interdits) et son catéchisme avec les règles pratiques pour manger le moins possible et le dissimuler à son entourage en se persuadant que tout va bien.

Car c’est vrai que comme Il l’a dit, la maladie n’est pas un péché :

« Ni lui, ni ses parents n’ont péché mais c’est afin que soit manifestées en lui les œuvres de Dieu », Saint-Jean, 5-3), la dissimulation qui devient comme une seconde nature dans les efforts inconscients que l’on fait pour cacher ses troubles de comportement alimentaire, le sont peut-être un peu.

 

Croire de rentrer dans cet enfer délibérément, comme on entre en religion n’est pas de la foi mais de la mauvaise foi qui ne dupe son monde qu’un temps.

Se persuader par des théories pseudo-scientifiques, pseudo-diététiques ou pseudo-religieuses que l’on apprécie QUE les aliments les plus légers, éviter les repas en commun au point d’éliminer tout rapport social ou les accepter en les faisant précéder ET suivre par des jeuns compensatoires ou pire, en se purgeant aux toilettes et tout cela en se persuadant que ce n’est qu’un mode de vie « normal », une simple originalité qui fait partie de notre personnalité comme la couleur des yeux peut leurrer pendant un temps fini jusqu’à la destruction de soi à petit feu, voire la mort ou alors à un déclic comme pour moi ma rencontre avec toi Pélagie et aussi un certain Jésus.

 

Le deuxième péché, c’est l’orgueil, conséquence de ces troubles qui mènent au sentiment de toute puissance.medium_frugale.jpg

Ces sites affirment que l’anorexique est dans un « état  supérieur » par rapport aux autres mortels forcément obèses et qui s’empiffrent toute la sainte-journée sans contrôle aucun.

Maîtriser son corps est une illusion suprême, c’est lui seul et nos comportements destructeurs qui nous dominent.

Toutes les tentations de Jésus au désert ne concernent que ce sentiment de toute puissance (« Si tu es Fils de Dieu, jette toi en bas (…) » Saint-Matthieu 4-5).

Quand on est anorexique, on ne cesse de se jeter en bas en se persuadant qu’on sait voler, créature angélique et éthérée qui tente le Seigneur en menant son corps à ses extrêmes limites jusqu’au jour où il s’écrase lamentablement et durement sur le sol bien terrestre.medium_angemanga.jpg

 

Heureusement, il y a des épreuves qui amènent à une certaine humilité et la boulimie en est une.

Quand on se gave jusqu’à en éclater et qu’on est obligé de se coucher avec ce poids sur l’estomac et cette nausée permanente ou que quelqu’un ouvre la porte des toilettes d’un restaurant alors qu’on est à genoux devant la cuvette les doigts dans la gorge, à ce moment-là on se dit que notre « mode de vie » n’est pas si anodin que cela.

La honte peut être salutaire et indispensable à la guérison.

Autre épreuve : se laisser grossir, retrouver certaines rondeurs et devoir s’habiller autre part que dans les rayons d’enfants en acceptant de laisser disparaître ses os sous une couche de graisse.

 

Le troisième péché serait l’adoration des fausses idoles : la maigreur, seule condition de bonheur envisageable confortée par des bibles diététiques, des régimes qu’on n’est même pas capable de suivre sans en alléger encore les recettes et la maîtrise de sa vie par un contrôle permanent de soi et de son temps qui ne laissent la place à rien d’autre et surtout à personne d’autre.

Paradoxalement, si on avait une once d’estime de soi, on pourrait évoquer un égoïsme sain mais c’est au-delà : on continue parce qu’on se déteste à un point inimaginable.

Quand Jésus préconise d’aimer ses ennemis, ne serait-ce pas dans mon cas d’essayer d’aimer, du moins d’accepter ce corps que j’ai toujours considéré comme un adversaire ou un animal sauvage à dompter par la force ?

Pour Jésus, ainsi s’achèvent les tentations au désert :medium_careme.jpg

« C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras et à Lui seul tu rendras un culte. Alors le diable le quitte (…) » Saint- Matthieu (4.10-11).

Pour ma part j’ai effacé de mes favoris les adresses de ces sites aussi dangereux pour tous les enfants du monde que des sites pornographiques ou pro-nazis.

Faux prophètes

 

Une nuit, j’ai éteint  l’ordinateur et j’ai craqué : mon corps que je ne contrôlais plus, a dévoré un paquet de gaufres liégeoises et un litre de crème glacée.

Mon estomac n’étant plus habitué à tant de victuailles, tout est remonté et j’ai juste eu le temps de vomir dans la poubelle.

Je n’ai presque pas dormi cette nuit-là, j’ai pleuré, prié et ouvert la Bible à la page des Psaumes.

Tous les désespérés de la terre devraient méditer cette prière du fond de la Détresse que constitue le Psaume 88 (87) :

 

« Car ma vie est saturée de malheurs

et je frôle les enfers

On ne compte parmi les moribonds,

me voici comme un homme fini,

reclus parmi les morts,

comme les victimes couchées dans la tombe,

et dont tu perds le souvenir car ils sont coupés de toi.

 

Tu m’as déposé dans les profondeurs de la Fosse

dans les Ténèbres, dans les gouffres,

Ta fureur s’est appesantie sur moi

de toutes tes vagues tu m’as accablé.

 

Tu as éloigné de moi mes intimes ;

à leurs yeux, tu as fait de moi une horreur.

Enfermé, je n’ai pas d’issue.

Mes yeux sont épuisés par la misère

Je t’ai appelé tous les jours, SEIGNEUR !

les mains ouvertes vers toi.

Feras-tu un miracle pour les morts ?

Les trépassés se lèveront-ils pour te célébrer ?

 

Dans la Tombe peut-on dire ta fidélité,

et dans l’Abîme dire ta loyauté ?

Ton miracle se fera-t-il connaître dans les Ténèbres

et ta justice au pays de l’Oubli ?

 

 

Mais moi, je crie vers toi, SEIGNEUR !

Le matin, ma prière est déjà devant toi.

SEIGNEUR pourquoi me rejeter,

me cacher ton visage ?

 

Malheureux, exténué dès l’enfance,

J’ai subi tes épouvantes et suis hébété.

Tes fureurs ont passé sur moi,

tes terreurs m’ont anéanti.

 

Tous les jours elles m’ont cerné comme les eaux,

elles m’ont encerclé de partout.

Tu as éloigné de moi compagnons et amis ;

Pour intimes, j’ai les ténèbres. »

 

J’ai supplié et prié jusqu’à l’épuisement et me suis enfin assoupie.

 

Le lendemain matin, malgré mon piètre état physique, je me suis réveillée apaisée, sereine comme si quelqu’un avait soulevé le voile des souffrances qui me tenaient lieu de linceul.

J’ai ouvert un recueil de sources de sagesse japonaise hérité de Jean-Baptiste et j’ai lu un proverbe du Soleil Levant : « L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant. »medium_japonaismarchant.gif

 

Nous étions le 6 août, jour de la Transfiguration, et j’ai décidé de vivre et plus de survivre.

J’ai mis de côté ma fierté et ai demandé du soutien à ma tante qui s’est sentie coupable de mon comportement alors qu’elle n’y est pour rien. Elle a été adorable avec moi sur tous les points : elle a repris rendez-vous pour moi chez le psy qui, par miracle, avait pris ses vacances au mois de juillet, et revenait frais et disponible à accueillir les âmes désespérées de l’été.

 

Puis peu à peu, j’ai appris par instinct et en tâtonnant à me réalimenter ; d’abord uniquement par de petites quantités de légumes et de fruits puis un peu de riz et enfin certains aliments plus consistants que je m’interdisais ou que je vomissais habituellement.

Je quittais la cuisine pendant que ma tante me préparait des petits plats très sains mais qui à mon goût contenaient toujours trop de gras (même si c’était de l’huile d’olive première pression), trop de sucre, trop de ceci ou trop de cela, toujours TROP de tout.

 

Tant qu’on est dans la maîtrise parfaite, on ne se sent pas malade.

D’ailleurs, d’après les critères médicaux, je n’ai pas assez de persistance dans mes troubles pour porter l’étiquette d’anorexique ou de boulimique : bien sûr, j’ai maigri mais mon indice de masse corporelle n’est pas descendu sous 16, d’accord mes règles se sont arrêtées un an mais elles ont repris depuis peu et je déteste cela, j’ai toujours haï le sport sauf celui de déambuler dans les supermarchés pour me réchauffer et contempler la nourriture que je n’achetais pas et surtout j’ai GROSSI jusqu’à friser le surpoids.

 

Ce n’est pas pour rien qu’on qualifie ces maladies de « mentales », le corps semble guéri et on le dresse comme un rempart alors que dans sa tête, on ne change pas et on garde la nostalgie de notre squelette.

Je lutte contre les Ténèbres de la dissimulation et du déni car :

« Ne craignez rien de ce qui tuent le corps mais ne peuvent pas tuer l’âme : craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. » Saint Matthieu 10-28.

C’est un mal qui touche d’abord l’âme puis détruit le corps - ce qui est le plus visible - mais si le corps guérit, que faire de son âme ? Comment la sauver ?

 

Il  y a un peu plus d’un mois, j’ai eu 18 ans et je me suis dit, pleine de bonnes résolutions, qu’il fallait que je fasse quelque chose de constructif de ma vie.

Ma tante avait arrêté de fumer et moi qui grillais mon paquet de cigarettes quotidien, j’ai décidé par orgueil de l’imiter.

Grave erreur, au lieu de me nourrir de fumée, mes crises de boulimie sont revenues de plus belle mais entêtée dans ce défi, j’ai décidé de persister sans me faire vomir en « assumant » tout ce que je mangeais.

 

Tu parles, après trois semaines à ce régime, ne rentrant plus dans mes habits et végétant dans une clinophilie invalidante, j’ai grimpé un soir sur le pèse-personne qui a délivré sa sentence : un gain de dix kilos.

Mon esprit s’est embué, je suis retournée dans ma chambre comme une somnambule, ai pris un couteau et pour me calmer les nerfs, je me suis tailladée largement le bras gauche.

Puis j’ai trouvé un vestige de whisky que j’avais autrefois stocké dans un tiroir et j’ai tout avalé sans réfléchir avec une plaquette de somnifères périmés.

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Je me suis réveillée aux urgences d’un grand hôpital avec ma tante à mon chevet.

Elle m’a raconté qu’à la maison, je l’avais appelée pour lui dire que j’avais fait une bêtise et elle a appelé directement les pompiers.

Je ne me souviens de rien mais apparemment, je n’avais avalé que quelques comprimés et ma capacité à vomir facilement m’a épargné le lavage d’estomac.

Je ne voulais pas mourir, seulement sombrer dans l’oubli.

Néanmoins, l’hôpital a tenu à me garder en observation pour la nuit mais tous les services étant surchargés, ils n’avaient plus de lit disponible.

J’ai donc passé la nuit dans une grande salle commune des urgences sur une sorte de civière derrière un paravent qui me séparait à peine des autres.

Je voyais les « vrais » malades, les vrais blessés arriver, ceux qui n’avaient rien choisi et se retrouvaient exilés avec des sondes partout ou des masques à oxygène.

J’ai eu vraiment honte de moi.

Mes coupures au bras me brûlaient et je me suis endormie, bercée par les ronflements et les gémissements.

 

Le lendemain matin, très tôt, docile, j’ai avalé sans rechigner les deux tartines bourratives qu’on m’a servies au petit-déjeuner.

Avant ma sortie, j’ai eu un bref entretien avec une psychiatre dont la plaque indiquait qu’elle portait le même prénom que moi.

J’avais oublié qu’on pouvait se nommer Charlotte, avoir une vie ordinaire et un métier honorable.

Charlotte a regardé mon bras meurtri et s’est assurée que j’étais vaccinée contre le tétanos.

Puis elle m’a demandé si je souffrais de troubles du comportement alimentaire.

J’ai eu une seconde d’hésitation, l’ai regardée dans les yeux et lui ai posé la question :

-        Pourquoi ? Vous me trouvez grosse ?

-       Non.

Je n’ai toujours pas compris comment elle avait deviné mon secret, est-ce inscrit sur mon visage ?

Mon psy habituel n’avait jamais rien soupçonné pendant des mois car il n’avait pas l’intuition des Charlotte.

Majeure et responsable d’esprit et de corps, j’ai pu signer moi-même mon bon de sortie et suis retournée à la maison de bon matin.

J’ai promis à ma tante d’être raisonnable, de recommencer à fumer, seule garantie chez moi d’une alimentation convenable et d’entamer sérieusement une psychothérapie avec une spécialiste des troubles du comportement alimentaire… qui porte le joli prénom de Charlotte, ce qui constitue un atout certain.

 

Etre humble, c’est aussi accepter de ne pas être parfaite et de demander de l’aide aux personnes compétentes quand ça devient trop difficile.

Accepter que le chemin soit long et irrégulier, que la guérison ne se fasse pas du jour au lendemain, qu’il n’existe pas une seule et unique solution miracle.

Apprendre à discerner ce qui constitue ma personnalité intrinsèque de ce que la maladie a insufflé à mon être le plus intime : deux choses qui se confondent souvent.

Réaliser qu’il existe des émotions que l’on ne contrôle pas, qu’il faut apprendre à apprivoiser autrement qu’à coups de crises de boulimie ou de petits cachets roses.

Accepter d’aller en vérité vers la Lumière et accepter la vie telle qu’elle est tout simplement, apprentissage qui peut prendre… toute une vie.

 

Pélagie, le plus beau cadeau que je puisse te faire, nous faire, pour te remercier de ton immense soutien, serait de passer Noël avec toi à Saint-Amaens et pourquoi pas de partager ce repas de fête.

 

Dans l’attente de nos retrouvailles, je te porte dans mes prières.

 

Sincèrement,

 

 

Charlotte

 

 

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19:28 Publié dans roman | Lien permanent | Commentaires (0)

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