Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 juin 2003 au 27 juin 2003

Paris, le 17 juin 2003

 

Chère Pélagie,

 

Enfin, je parviens à répondre à ta lettre après avoir passé plus de quinze jours couchée.

Le jour de réception de ton courrier, il se trouve que j´avais rendez-vous avec mon psy. J´étais sur les nerfs et assez agressive : l´énergie dont tu m’avais parlée, je la sentais puissante. Je bouillais tellement que dans la rue, j'étais prête à anéantir le premier passant qui me bousculerait.

Tu as été un déclencheur : j'ai réussi à parler de mon secret à mon psy tout en le menaçant de le tuer s´il en touchait mot à ma tante.

Pour la première fois avec lui, je ne pouvais m´arrêter de parler : de mon impuissance et de mon anéantissement pendant les attouchements et de l´impossibilité d´en parler à ma tante puisqu´il s’agit de son ami.

Je connais ma tante comme si je l’avais faite et je sais qu'elle culpabiliserait si elle apprenait que son ami m’a touchée et dans le cas même où elle le saurait, elle serait considérée comme témoin, voire complice, si je portais plainte, ce que je ne ferais jamais, tant la situation est délicate.

Depuis cet entretien avec mon psy, je me sens vide, lourde et sans énergie.

Le lendemain matin, je me suis retrouvée dans l´incapacité de soulever mon corps et de le sortir du lit. Tout mon dos était collé au matelas et l’effort qui aurait consisté à me mettre en position verticale me semblait surhumain.

Impossible d’aller au lycée : ma tante a fait venir à la maison notre médecin de famille qui a diagnostiqué une dépression. Il a joint mon psy au téléphone et m´a prescrit des antidépresseurs.

 

Pélagie, c’était horrible : je me sentais comme une loque : une chose posée là sans émotion et sans intelligence. J'ai essayé de lire mais mon esprit avait déjà oublié les deux premières lignes quand j’arrivais à la troisième. Je devenais idiote : ma mémoire flanchait tant que je devais me faire des listes écrites des choses à faire comme me laver les cheveux ou acheter du pain. Même le désir de boire ou de fumer m'avait quitté : je découvre, depuis que je prends des antidépresseurs, la réalité comme une chose curieuse. Les choses et les gens sont là comme d'habitude mais mon regard change alors que le monde est toujours identique : une succession de vide et de plein toujours en mouvement comme mes émotions, comme la nourriture qui rentre et sort de moi et comme le vide dans mon estomac.

Tu auras deviné que mes relations avec la nourriture ne s´arrangent pas. C'est comme si j'étais mariée avec elle car comme avec tout ce qu'on aime passionnément, je passe par des moments de folles attractions suivis de moments de répulsion où je lui résiste comme une chaste et pudique jeune fille en  lui permettant de me pénétrer seulement quand je l’aurais décidé ou en la rejetant en bloc dans des jeuns prolongés, mon ventre vide la défiant pour ensuite céder et la retrouver dans des orgies où je m´abaisse à dévorer tout ce que je m´interdisais auparavant.

La bouffe – je préfère ce mot à « nourriture » car elle ne me nourrit pas, elle me consume et rend mon corps bouffi quand je cède à ses avances- occupe toutes mes journées depuis quinze jours où je suis seule à la maison.

Chaque matin commence par une longue inspection de mon corps devant le miroir : j´observe où les os pointent à travers la peau, où la chair est trop présente comme sur mes cuisses, mes fesses, mes seins, toute cette masse dégoulinante de féminité que j´aimerais perdre.

Puis, je me pèse : mon humeur varie selon l´aiguille sur la balance : bonne humeur si mon poids baisse ou se stabilise, je deviens exécrable si j'ai grossi.

Ensuite, je me lave et me tartine de crèmes amincissantes plus chères qu'une barrette de shit et me racle la peau jusqu´à en saigner avec un gant de crin. Martyriser mon corps est la seule façon pour moi d´en sentir les contours et même l'existence. Quelquefois, je me caresse avec un couteau pour le plaisir lié au risque de me couper et l'envie de me taillader qui suit.

Enfin, l'activité qui me prend la majeure partie de la journée est de faire les courses successivement dans plusieurs magasins. J´inspecte toutes les étiquettes des produits allégés pour connaître la proportion de lipides et le nombre de calories qu'ils contiennent. Puis, je vais dans une pharmacie suffisamment éloignée de la maison pour ne pas y croiser les voisins qui pourraient tout répéter à ma tante pour me fournir en substituts de repas, barres protéinées et pilules aux plantes pour « éliminer ».

Tout mon argent de poche y passe et j´en demande toujours davantage à ma tante. Celle-ci pense simplement que je surveille mon poids, elle ne remarque pas ma minceur toute neuve (j'ai perdu cinq kilos en dix jours) que je cache sous des vêtements larges et informes.

De retour à la maison, j´avale un substitut de repas et me mets aux fourneaux où je prépare des plats compliqués, des gâteaux et des tourtes pour le repas du soir.

Quelquefois, je craque et ingurgite une tarte entière nappée de crème chantilly puis je me force à vomir aux toilettes. Cette lourdeur dans l´estomac quand il se remplit m'est insoutenable. Quand je me vide, je retrouve cet état de vacuité et là je me perçois en communion avec le monde : je suis à la fois vivante et vidée, sans aucune force, je suis ivre de ne pouvoir me passer de ce manque.

Je voudrais vomir tout le dégoût, la haine et la violence que j'ai en moi.

Je ne mérite pas ton amitié : l´amour et la liberté sont des mots vides de sens. Je ne sers à rien et je sais que je ne pourrai changer ce monde d´adultes qui m´écœure.

J’ai envie de vivre, d’aimer, mais je ne peux pas et j´en meurs. A quoi ça sert de s´accrocher quand on n’a plus la force de se battre ?

Le seul moyen que j'ai trouvé excitant pour supporter la vie, c'est la nourriture, cette drogue légale puisqu´elle se vend partout et coûte peu. Mais comme je ne peux tolérer que mon corps grossisse, je lui fais la guerre.

 

Notre monde est centré autour de la nourriture. Les gens se retrouvent pour manger, les restaurants ne désemplissent pas, chacun aime parler de son dernier ou de son prochain repas et les fêtes sont toujours l’occasion d’orgies alimentaires. A toute heure du jour ou de la nuit on peut trouver à manger à Paris : dans des épiceries, des crêperies, des restaurants, des kebabs ou des traiteurs chinois.

Souvent les gens aiment manger en groupe. Je ne comprends pas pourquoi et je trouve même que c’est le comble de l’indécence.

Avaler, mâcher de la nourriture pour l’introduire dans son corps : c’est un acte intime presque sexuel. Je ne supporte ces machouillements, les bruits que font nos bouches avant de déglutir. Quand j’entends ma tante au dîner qui mastique et avale, ça me fait le même effet que si elle était en train de se masturber devant moi ; c’est immonde et vulgaire. J’exècre qu’on me regarde manger comme je déteste qu’on m’observe quand je suis en train de m’épiler. C’est vulgaire d’offrir aux yeux des autres ces mastications d’aliments qui sont en train de se transformer en bouillie. Regarde ce qui sort quand tu vomis, n’est-ce pas dégueulasse ?

Je fuis ces cérémonies indécentes de repas en commun. J’ai même refusé de répondre à une invitation de Jean-Baptiste un soir car j’étais persuadée qu’il allait me proposer d’aller dîner.

Non, avec lui, surtout avec lui, je ne voulais pas répéter cette scène primitive, je l’aime trop pour le voir et me montrer en train de me nourrir.

S’alimenter devrait  être une chose cachée que l’on effectue seul dans le noir, un mal nécessaire que, par charité , on n’impose pas aux autres.

Si j’accepte de partager un repas, j’ai trop peur, soit de ne pas manger, ce qui incommode l’autre et qui est obligé de faire un one-man show, soit de ne pouvoir me maîtriser en ingurgitant une quantité astronomique de bouffe et de me rendre ainsi ridicule. Le plus sage et le moins compliqué est donc d’éviter ces rencontres et de refuser toute invitation.

Le soir, je regarde ma tante avaler les plats que je lui ai préparés toute la journée et cela suffit à m’ôter toute envie d’avaler quoi que ce soit. Ces bruits de succion me rappellent une chasse d’eau.

 

De toute façon, tout livre de diététique nous enseigne que nous mangeons trop dans notre société alors que nous vivons de manière sédentaire. Nous n’allons plus à la chasse, à la pêche ou à la guerre : pourquoi manger trois fois par jour ?

Quand on jeûne, on connaît à nouveau la véritable faim physiologique et non ce creux artificiel du fond de l’estomac stimulé à heures fixes par le cerveau qui compense ses tensions en se souvenant du plaisir qu’il a à manger.

Il existe une addiction à la bouffe identique à la dépendance au tabac ou à l’alcool : plus on mange, plus le ventre réclame davantage et c’est sans fin, ce cercle de la faim. En particulier en ce qui concerne le sucre : il fait augmenter l’index de glycémie dans le sang dès qu’on ingurgite une viennoiserie ou une barre chocolatée, puis peu de temps après, on se retrouve en état d’hypoglycémie devant un distributeur de chocolats sur un quai du métro, obligé d’absorber à nouveau un aliment sucré comme un junkie qui réclame à nouveau sa dose pour survivre.

 

Tu vas me demander où je vais en venir avec cette lutte perpétuelle contre ce qui nous est vital.

Je voudrais vivre dans un monde sans bouffe où on n’aurait jamais la nécessité de travailler pour vivre, pour manger, un lieu où ce vide, ce manque qu’on appelle faim ne nous pousserait pas aux pires atrocités pour se rassasier. Et puis, j’aime cette silhouette pure qui laisse apparaître les os. On s’attache à cette chair encombrante qui ne nous suivra pas dans la tombe, à ces seins, ces formes qui dépassent et nous renvoient à l’état de vaches laitières. Oh ! Comme je rêve à un buste plat, à des cuisses de grenouille, à un corps qui oublie ce sang mensuel. Toutes ces règles imposées par l’extérieur et qui nous reviennent périodiquement m’horripilent, comme tout ce qui est à recommencer inlassablement : manger, se laver, faire le ménage…etc., etc.

Je voudrais que l’ordre soit permanent, que tout soit d’emblée parfait sans que l’on ait sans cesse à répéter les mêmes gestes.

Il suffit de visiter une seule fois une décharge publique pour se rendre compte du nombre de détritus que nous engendrons rien qu’en mangeant. La nourriture est le véritable fléau universel dont personne ne parle. Le péché originel n’a-t-il pas débuté par l’acte de manger ?

Manger en grosse quantité est le résultat d’une propagande véhiculée par les diététiciens qui soutiennent qu’il faut trois repas par jour.

J’alterne tous les différents types de régime à la mode : le régime protéiné, la mono diète, le régime « riz »… Je trouve que ce n’est pas une occupation moins valable que par exemple l’obsession des vêtements ou du sport. Moi, j’expérimente tous les moyens d’absorber la matière qui me compose et en ce sens, je vais directement à l’essentiel dans le souci de mon apparence : ma parure, c’est la chair qui se rétracte.

 

Demain, je retournerai au lycée et ne pourrai plus dédier mes journées à mes trois vœux à moi : contrôle, pureté et jeun.

Dans une semaine, ce sera les vacances et j’ai bien envie de demander à ma tante la permission de venir te voir au mois de juillet.

 

A bientôt,

 

 

Charlotte

 

 

Saint-Amaens, le 28 juin 2003

 

Ma chère Charlotte,

 

J’avais raison de m’inquiéter de ne pas avoir de tes nouvelles.

Tes problèmes d’anorexie et de boulimie sont les derniers symptômes d’une dépression salutaire puisqu’elle signifie que tu prends enfin conscience de ce qui te fait souffrir.

Tu rationalises par de grandes théories sur l’alimentation mais ce qui transparaît dans tes écrits, c’est une passivité face aux événements, une difficulté à t’aimer, à t’affirmer dans le monde et à concevoir que tu puisses être active pour faire des choix et provoquer des changements.

Depuis le début de notre correspondance, tu es sans cesse dans la plainte pour montrer combien tu vas mal et combien tu veux te détruire. Jamais tu n’as exprimé un véritable désir d’aller mieux et de vivre en prenant part au monde. Ce qui te dérange dans les gestes à répéter quotidiennement, c’est que tu dois fournir un effort pour construire un monde meilleur sans que les résultats de tes efforts ne soient visibles immédiatement.

Dieu nous a laissé un monde inachevé, imparfait, et c’est à nous d’en faire un paradis en prenant nos responsabilités.

 

Prends le risque de vivre, d’aimer, de désirer sans t’enfermer dans une petite existence balisée par des rituels qui te rassurent. Il y a des manières plus intéressantes d’occuper son temps que celle de focaliser sur la bouffe toute la journée. Tu critiques les autres qui te semblent obsédés par la nourriture alors que c’est toi qui ne penses qu’à elle inlassablement.

Je comprends que tu ne veuilles pas dire à ta tante ce que tu as subi il y a un an mais ton corps veut lui dire combien tu souffres. Essaie de t’exprimer avec des mots à toi, ton thérapeute ou Jean-Baptiste, mais ne te complais pas dans la douleur en la dissimulant sous le masque de la nourriture : tu sais bien que ce n’est pas la racine du problème.

 

Dans le christianisme, beaucoup de femmes se sont privées de nourriture et certaines ont été canonisées mais la différence notoire est que le jeun leur permettait de vivre dans un amour plus total : c’était un moyen et non une fin en soi.

S’oublier pour mieux aimer est aux antipodes de l’obsession profane de nos sociétés pour les régimes. Les notions de bien et de mal ont été projetées sur l’image corporelle : l’idée de Dieu liée à la perfection et à la pureté est à présent contenue dans l’image de la minceur tandis que celle du diable associée à la corruption par l’appétit, la paresse et l’avidité est personnalisée par l’obésité.

Ta quête de pureté est louable mais tu ne l’exprimes qu’en terme de désir laïc qui est de parvenir à une certaine apparence physique extérieure.

Tu trouves que les seins et les hanches sont laids et que le corps féminin normal est mal fait : tu veux aller à l’encontre de la Nature, redevenir une enfant sans formes. Pour cela, tu es prête à te rendre malade, pourquoi refuser d’être une femme en bonne santé ? Pour qu’on te plaigne, ce qui t’évite de prendre tes responsabilités en faisant partie du monde des vivants ? Tu te veux libre mais tu es prisonnière de la nourriture qui t’empêche même de voir ton meilleur ami.

La véritable liberté serait de faire des repas suffisants pour avoir de la force et de ne plus y penser.

Ce n’est pas pour rien si le Christ s’est donné lors d’un ultime repas : manger consiste aussi à une communion avec les autres : on incorpore ensemble de la nourriture avec le même goût en même temps. Je conçois que c’est un acte très intime que de faire sien le monde extérieur et c’est même de l’alchimie puisque nous transformons la matière pour l’assimiler dans notre corps. C’est vrai qu’il faut avoir conscience que ce n’est pas un acte banal mais il ne faut pas en faire une fixation non plus : se nourrir quand on a faim en veillant à ce que notre corps soit en bon état de marche. Rendre grâce pour la nourriture qu’on va assimiler est aussi important.

 

Si j’essaie de te secouer ainsi, c’est parce que je tiens à toi et que je veux que tu parviennes à être heureuse. J’espère que cela ne te dissuadera pas de venir me voir si tu le peux.

Tu pourras te refaire une santé : ici, il y a une cantine avec des mets équilibrés mais pas de restaurants, de supermarchés ou de pharmacies à cinq kilomètres à la ronde.

 

Avec toute ma tendresse,

 

 

Pélagie

 

 

PS : Je serais tellement heureuse de te revoir !

 

 

Paris, le 27 juin 2003

 

Chère Pélagie,

 

Je n’attends pas ta réponse à mon dernier courrier car je voulais te donner de mes nouvelles avant. Les antidépresseurs me mettent dans un état d’euphorie et d’hyperactivité : j’ai envie de faire mille choses, d’aller voir tous les films au cinéma, de me promener dans les parcs, de me dorer au soleil et d’acheter pleins de gadgets inutiles qui encombreront ma chambre.

Un miracle : je ne pense plus autant à la nourriture, je picore mais je n’ai plus de crises de fringales.

Je crois que je n’aurais pas pu devenir une vraie boulimique, une bonne anorexique non plus d’ailleurs, je suis une intermittente des troubles du comportement alimentaire !

 

J’ai enfin renoué avec Jean-Baptiste et ai pu lui confier mon douloureux passé et mes difficultés avec la bouffe. Il m’a longuement écoutée et a réagi d’une façon extrêmement fine et appropriée : Quand s’est approchée l’heure des repas, il a rempli un bol de crevettes roses, aliment qui « passe » sans culpabilité et sans lourdeur dans l’estomac, et m’a invitée à picorer dedans si j’en avais envie. Pendant qu’on mangeait, on continuait à parler comme si de rien n’était, et il ne vérifiait pas les quantités que j’avalais. Résultat : sans m’en rendre compte, j’ai presque fini le bol alors que le même plat servi dans une assiette m’aurait bloquée complètement. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un repas familial me rebute : toute cette nourriture préparée et servie dans une assiette me donne la nausée. Il y a quelque chose d’épuré, de sobre, à servir les repas dans un bol : il habille et cache son contenu alors que l’assiette l’étale de façon vulgaire.

Mais l’idéal, pour moi, serait qu’il existe une pilule m’apportant tous les nutriments nécessaires, à avaler chaque matin avec mes cachets d’antidépresseurs. D’ailleurs, je considère les aliments comme des médicaments : je sais que les protéines sont des éléments nécessaires qui nourrissent directement les muscles et je n’ai donc aucune appréhension à en consommer. Pour le reste, je contrôle les calories et essaie de bannir les sucres et les graisses. J’aurais tout intérêt à prendre des actions dans les firmes de produits allégés !

 

Une fringale de mouvements remplit le vide en moi : je parcours des heures durant les rues de Paris. Pendant que je marche, je sens que mon corps puise de l’énergie dans mes muscles : en vérité, je me sens maigrir et c’est un état divin comme si j’avais le pouvoir de remodeler mes cuisses. Quand je m’ausculte dans le miroir, je me coupe en deux : le haut me convient, mon buste est plutôt fin avec des seins minuscules et mes os apparaissent en transparence au niveau des épaules. Mais sous la taille, c’est horrible : la chair est flasque, mes fesses et mes cuisses sont boudinées.

Je rêve d’un corps androgyne qui ne soit ni homme ni femme , un corps lisse, ferme, sans rondeur et sans gras. Ce n’est qu’en me sacrifiant moi-même, en me dépensant que j’arriverai à ce but : c’est une bataille sans fin et sans faim car je fais la guerre à la nature qui veut que les femmes aient des réserves de cellulite et des formes.

Je ne pense plus à la nourriture mais je ne pense qu’à fondre mes réserves de graisse. Bizarrement, j’ai remarqué qu’en mangeant peu je perds plus de poids qu’en jeûnant totalement. Je crois qu’en digérant nous consommons de l’énergie.

 

Avec le temps, ma relation complexe avec la nourriture est une difficulté que j’arriverai à dépasser, surtout avec l’aide d’amis tels que Jean-Baptiste et toi, mais cette peur et ce refus de vivre mettront plus longtemps à se résorber.

Même avec l’amitié, il y a des choses qu’on ne peut partager : qu’on vit et qu’on n’arrive pas à dire à d’autres tellement on en a honte ! Je voudrais te remercier de m’accepter telle que je suis quand je ne suis plus qu’une épave et que je me répugne.

Je sens le mal comme une bête féroce tapie en moi, prête à bondir : sensation de mort intérieure avec une impression de n’être rien ou de n’être qu’une chose. Le vide en moi sommeille, prêt à m’engloutir.

Demain, je pars en Bretagne pour le week-end avec Jean-Baptiste : j’ai un besoin physique de retrouver la mer et peut-être même que je ferai une initiation à la plongée avec lui.

Puis, j’ai obtenu l’autorisation de venir te voir à partir du quatre juillet puisque malgré une baisse de mes résultats je passe en terminale en septembre. Ma tante a trouvé étrange mon idée de passer du temps dans une communauté religieuse. Elle a téléphoné à votre congrégation pour vérifier que ce n’était pas une secte d’allumés quelconque qui passeraient leur temps à se droguer. Apparemment, la sœur hôtelière a su la rassurer !

Je sais que tu n’as pas beaucoup de temps à me consacrer et que tu dois rester dans le silence mais j’espère que pendant mon séjour, nous pourrons au moins continuer à nous écrire peut-être même quotidiennement.

 

J’ai hâte de te revoir et t’embrasse de tout cœur,

 

 

Charlotte

Commentaires

  • merci pour ce boulversant récis

Les commentaires sont fermés.