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11 juillet

11 juillet

St-Amaens, le 11 juillet à midi     

 

Ma petite Charlotte,

 

Plus je te lis et plus je suis convaincue que tu n'es pas seule dans ta lutte vers la vie. Tu soigneras tes dégoûts de la chair et de la nourriture quand tu auras développé d´autres goûts de la vie : ton expérience de yoga et ta prière d’hier en sont la preuve.

Je suis triste de te voir partir dans trois jours alors que ton cheminement vers la restauration de toi avec Dieu vient à peine de commencer. Déjà, tu as pris du poids et as meilleure mine même si tes désordres alimentaires ne sont pas complètement résorbés.

Tu as déjà fait un chemin extraordinaire : tu as pris conscience de la valeur de la vie que Dieu t’a donné en réconciliant le corps et l’esprit. Mais je ne crois pas que tu dois passer nécessairement par le corps pour jouir de l'esprit. Les bienfaits de ce type de techniques de méditation ne constituent pas l´essentiel. Ils représenteraient plutôt ce qui est donné « par surcroît ». Mathieu 6-33 car l´essentiel est d´ordre spirituel : c'est la quête de ce qu'on peut appeler délivrance, libération ou salut. Le corps n'est qu'un instrument de prière, tu peux dialoguer avec le Christ sans support, sans statue même si tu en as encore besoin. La conversion est un mouvement continu de fidélité responsable en fonction de ce qui se présente à toi au moment où tu en es.

Chaque cheminement est différent mais ne te limite pas encore au corps car ça t´enferme dans tes troubles plutôt que de te guérir.

Je n'ai malheureusement pas pu venir au chemin de croix car j'étais de permanence à l´accueil. Je souhaite que tu aies pu le vivre aussi intensément que tes dernières expériences avec Lui.

 

Sincèrement,

 

 

Pélagie

 

 

 

 

                                               


 St-Amaens, le 11 juillet 2003

 

Très chère Pélagie,

 

Je suis encore bouleversée de notre échange de tout à l’heure. Excuse-moi d'avoir débarqué aussi précipitamment et de t´avoir fait manquer la messe de seize heures.

 

Comme je n'ai pas supporté le chemin de croix en début d’après midi, vraiment j'ai souffert par tous les pores de ma peau, je ne pouvais que venir t´en parler sinon je serai directement allée me jeter à la mer ou me tailler les veines, tellement j'étais une boule de souffrance. « Passage à l´acte », dirait ma tante et c'est vrai.

Là, je sors de chez toi, comme j’avais tellement de mal à aligner deux mots, à structurer ma pensée et à contrôler mes pleurs !

Je ne voyais que toute cette douleur sans ce mystère qu´est la Résurrection. Les paroles que tu viens de partager avec moi résonnent encore dans ma tête : notre force invisible, c'est de croire qu'il a souffert pour nous. Il faut dépasser cette douleur, cette torture qu´est la croix et aller de l´avant en voyant cette lumière de la Résurrection et croyant que tout ça n'est pas inutile.

 

Pendant ce chemin de croix, j'ai suivi le Christ dans son calvaire mais je n'ai pas pu aller au-delà de cette souffrance insupportable. Je voulais t´écrire en détail ce que j'ai vécu cet après midi.


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Première station : Jésus est condamné mort.

Celui qui avait accompagné et aimé ceux qui souffraient le plus, traité comme une merde par les bien-pensants qui avaient le pouvoir.

J'ai à nouveau ressenti le néant, le vide et la peur comme le jour où à sept ans ma tante m´a annoncé que mes parents s´étaient tués dans un accident de voiture. Que penser de Dieu le Père, quelle aide demander à Marie, mère de Dieu quand on perd ses parents à soi ?

Où était Dieu quand je me suis fait tripoter par l'ami de ma tante ? Pourquoi a-t-il permis tout ça ?

 

Deuxième station : Jésus est chargé de sa croix, ça je comprends bien, on porte la douleur du monde sans solution de délivrance. Je me revois dans ces journées de boulimie passées à bouffer et à dégueuler au-dessus des toilettes sans pouvoir m´échapper même par la pensée, seule à en mourir.

Je n’arrive pas à concevoir qu´à ce moment-là Il était en moi et portait ma souffrance. Et pourtant je priais sans le savoir, sans le nommer : « Faites que ça s´arrête, je vous en supplie ».

Je ne connaissais pas encore la parole « Déchargez-vous sur Lui de tous vos soucis, il prendra soin de vous » Pierre, 5-5.

Est-ce qu'il a vraiment porté tout ça avec moi ?

 

Troisième station : Jésus tombe pour la première fois.

Tomber de faiblesse et d´épuisement après avoir vomi aux toilettes jusqu'au sang pour s’assurer que l´estomac est vide de toute impureté : Quand la bile écœure, vomir encore de révolte et de détresse, à moitié nue sur le carrelage.

 

Quatrième station : Jésus rencontre sa mère.

Maman, je l´ai tellement peu connue. Quelquefois, j´imagine que d´où elle est, elle a un regard sur moi et souffre de me voir mal en point. J'ai de la compassion pour sa sœur, ma tante et seconde mère qui s'est sacrifiée pour moi et que je déteste autant que je l’aime. Elle m´a choyée, a tenté de me comprendre et de rétablir la communication devant mes refus bornés et mes rejets.

 

Cinquième station : Simon de Cyrène porte la croix derrière Jésus.

Là, je suis épatée, je pense à Jean Baptiste qui m´écoute et me soutient tout en pudeur sans me poser de questions déplacées. La solitude dans laquelle je m´enferme parfois pleine de rancœur n'est qu'un refus d'aimer et de se laisser aimer.

 

Sixième station : Véronique essuie la face de Jésus.

Quoiqu´en dise ma tante, les gestes témoignent quelquefois plus d´amour que les paroles.

Quand vannée d'avoir perdu ma journée à bouffer et vomir, je me réfugiais chez Jean-Baptiste qui, sans un mot, me préparait un thé au gingembre sans sucre qui me rafraîchissait la bouche. Il me lavait de toute cette saloperie.

 

Septième station : Jésus tombe pour la seconde fois. Patience, on tombe dans l’erreur une fois et on se dit que ça ne recommencera plus. On se lève le matin en se disant qu'on va manger sain, équilibré et en petite quantité. On ne sait plus ce qu´est une quantité normale, on se laisse aller car le corps est en manque de nutriments essentiels et vite l´estomac pèse. On pense alors à ce poids, à toutes les calories en soi et on sent déjà son corps enfler même avant d'avoir commencé à digérer. On se dit que scientifiquement ce n'est pas possible et on contrôle dans le miroir. Les cuisses se gonflent et le ventre aussi ; l’image se déforme. On pense que ce serait si facile de vomir, on rejette cette idée et cherche à occuper autrement l'esprit. On se dit qu´au point où on en est, il faut encore manger plus pour se faire vomir plus facilement, les aliments passent par la bouche sans plaisir, d'abord ceux d'une certaine couleur pour les reconnaître plus facilement dans la cuvette, puis des yaourts et du liquide pour faciliter l´évacuation. Et on retombe dans les chiottes une deuxième fois en se disant que c'est la dernière. Vraiment, plus jamais.

 

Huitième station : Jésus console les filles de Jérusalem.

Il faut prier pour les plus pauvres, ceux qui ont honte de leur souffrance, malades et seuls, ceux qui ne peuvent pas sortir car l´acte essentiel de la vie, se nourrir est source de trop d´angoisse. Qui peut aimer quelqu'un dont la principale occupation est de se faire vomir ? Jésus, peut-être.

 Je ne parle même pas de la culpabilité de faire du mal à son entourage impuissant à changer les choses.

 

Neuvième station : Jésus tombe pour la troisième fois.

Là, je me reconnais encore, méprisée mais malheureusement aussi méprisante, familière de la souffrance, je retombe toujours dans les mêmes eaux troubles, les mêmes tuyauteries et mon estomac relié à tous les égouts de la ville.

Pardonner soixante-dix sept fois sept fois, est-ce vraiment possible ?

 

Dixième station : Jésus est dépouillé de ses vêtements.

Dépouillée de la chair, je ne veux qu'il ne reste que les os et la charpente. La douleur m´a ôté l'envie d'avoir une quelconque rondeur féminine. Je ne veux pas arrondir les angles, je veux qu'on me voit telle que je suis : un squelette. Je tiens à sentir tous les jours de ma vie mes os, ces cotes que je compte et caresse les jours d´angoisse. C'est le plus intime de moi qui se cache dans cette structure et ces racines qui pointent sous ma peau.

 

Onzième station : Jésus est cloué sur la croix.

Impuissance, incapacité de bouger quand on est violée au plus profond de son être. Etre une chose à la merci de tous et même pas encore une victime.

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Douzième station : Jésus meurt sur la croix.

C'est ce qui pourrait arriver de mieux quand la souffrance est trop grande, une libération, on n'est plus un objet puisqu´on s´exprime enfin en mourant.

J'ai souvent pensé au suicide qui est le seul acte à la fois de désespoir et de liberté quand on n'en peut plus.

 

Treizième station : Jésus est descendu de la croix.

Un corps, c'est une chose à manipuler, quelquefois j´aimerais que le mien disparaisse, qu'il n’exprime plus aucune faim, qu'il ne soit pas en lutte perpétuelle avec mon esprit et ma pensée. Ce qui me retient, c'est mon cadavre, ce corps mort laissé aux vivants, à ma tante. Ce doit être horrible car on ne doit savoir qu´en faire.

C'est tout ce qui m´empêche de passer à l´acte.

 

Quatorzième station : Jésus est mis au tombeau.

Le prêtre n'a pas parlé de la résurrection au troisième jour. C’était la fin, on jette le corps et on le cache derrière la pierre : on passe à autre chose.

Quelquefois je me dis que personne n'est indispensable, que la vie et le monde continueront sans moi de la même façon. Mes parents sont morts et je vis, tout le monde vit, le monde danse, rit ou souffre comme toujours. Les cimetières sont des lieux de paix où on se promène le dimanche. Il doit y avoir sur terre au moins autant de morts que de vivants. Qu’est-ce qui fait que je sois encore vivante ? Pourquoi suis-je encore en vie alors que je n'ai plus envie ?

Les gens se remettent toujours de la mort des proches et s'ils ne s´en remettent pas, ils meurent aussi et les rejoignent.

 

Ce qui m´a révolté, c'est que Dieu a envoyé son fils et nous l’avons tué par bêtise et méchanceté. Dans ce cas, pourquoi une personne aussi insignifiante que moi, aussi inutile, doit-elle rester en vie ?

Je préférerai Le rejoindre et quitter les vivants car il y en aura tant d´autres. La mort m´attire beaucoup plus, j'ai envie de finir comme Lui, martyr et je sais que pour cela je ne dois pas me suicider mais me faire tuer car je me transformerai directement en ange et irai au ciel. Assassiner une personne par amour serait vraiment un acte désintéressé : accepter de se séparer de la personne adorée pour qu'elle puisse accéder à un monde meilleur ne serait-il pas le plus bel acte qui soit ?

Qui en est capable sans peur des représailles, sans craindre de terminer en prison ou d´être jugé ? Personne si le Christ ne le veut pas ! Voilà pourquoi tant de malheureux sont contraints à se suicider et à pécher car il n'y a pas d’autre alternative.

Je ne sais pas pourquoi mais je suis persuadée que je vais mourir naturellement l´année de mes dix-neuf ans, plus précisément le jour de Noël de cette année-là, ça fait quand même plus classe et on s´en souvient.

Dix-neuf, c'est un beau nombre, c'est le soleil des tarots de Marseille donc l´accomplissement mais aussi le passage dans un autre monde lumineux.

Donc, il ne me reste qu'une année à vivre et je ne sais comment la remplir, non moins puisque je vais avoir dix-huit ans dans quatre mois et que je pourrai disposer de mon corps librement.

J'ai le projet durant cette année de devenir une ascète du Christ et de purifier mon corps et mon âme pour arriver immaculée dans les bras du Seigneur. Personne ne pourra me faire changer d´avis car c'est Sa demande.

Quand je vois des personnes obèses s´empiffrer, je pense au discours de Eliphaz de Teman qui est une des nombreuses punitions : « Son visage s’était couvert de graisse, le lard s’était accumulé sur ses reins » Livre de Job 14-27.

Puis son autre ami Cophar de Naamar qui prône la boulimie : « Cet aliment dans ses entrailles se corrompt, devient au-dedans du fiel d´aspic, il doit vomir les richesses englouties de son ventre. Dieu les fait régurgiter. »

 

Je suis épuisée, je vais me coucher, bonne nuit et à demain.medium_ciel_etoile.jpg

 

 

Charlotte


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